Accueil / Economie / La tronçonneuse française : où sont vraiment les milliards ?

La tronçonneuse française : où sont vraiment les milliards ?

La tronçonneuse est devenue un objet politique. Javier Milei l’avait brandie en Argentine comme un manifeste : le symbole d’un État sommé de renoncer à ses excroissances. En France, où la dépense publique s’est moins construite qu’elle ne s’est sédimentée, strate après strate, administration après administration, agence après agence, l’image a naturellement traversé l’Atlantique.

Marine Le Pen vient de fixer à 140 milliards d’euros nets, en 2032 par rapport à 2026, l’ajustement nécessaire, selon elle, pour redresser les finances publiques et ramener le déficit sous 3 % du PIB en 2030.

Cent quarante milliards ! Le chiffre saisit. Il oblige surtout à regarder derrière lui. Une économie budgétaire suppose une dépense effectivement supprimée ; une recette supplémentaire ou la disparition d’un avantage fiscal améliorent également le déficit, mais par d’autres voies. La rigueur commence par la justesse des mots.

La France ne trouvera pas 140 milliards dans quelques placards administratifs. Elle dispose en revanche d’un immense gisement de rationalisation : structures superposées, niches fiscales, subventions, exonérations, doublons et dépenses reconduites par inertie. La tronçonneuse française a donc une forêt devant elle. Reste à reconnaître les branches mortes.

L’archipel administratif

La France comptait encore 434 opérateurs de l’État en 2025 ; ils sont 431 en 2026. Ce décompte ne révèle qu’une partie du paysage. Le Sénat évoque également 103 agences, 317 organismes consultatifs et quelque 1 200 organismes publics nationaux, au point de parler d’un « émiettement de l’action publique ».

La première coupe doit porter sur les doublons : directions parallèles, conseils d’administration, fonctions juridiques, services informatiques, communication, ressources humaines, immobilier, achats. Une même politique publique n’a pas besoin de plusieurs structures pour la penser, la financer, l’administrer, la contrôler puis l’évaluer.

Le gouvernement avançait en 2025 une cible de 2 à 3 milliards d’euros grâce aux réorganisations, rapprochements, gains de productivité et redéploiements. Ce montant donne surtout la mesure du problème : le budget global des opérateurs est considérable, mais leur suppression juridique ne ferait pas disparaître les missions qu’ils accomplissent. Les étudiants resteraient à former, les demandeurs d’emploi à accompagner, les politiques environnementales à conduire.

La bonne cible se trouve donc dans le coût des interfaces davantage que dans celui des missions.

Fusionner les organismes aux compétences voisines, mutualiser leurs fonctions support, réintégrer certaines agences dans les ministères et supprimer les structures devenues sans objet produirait une administration moins ramifiée sans nécessairement réduire le service rendu.

Une règle pourrait compléter cette cure : toute création d’un nouvel organisme public entraînerait la suppression ou la fusion d’un organisme existant. L’État retrouverait ainsi une contrainte élémentaire que connaît toute organisation : pour ajouter, il faut parfois commencer par retrancher.

Les niches : ces dépenses qui ne disent pas leur nom

La deuxième forêt se cache dans les comptes fiscaux.

Les dépenses fiscales représentaient 82,9 milliards d’euros en 2023, 83,3 milliards en 2024 et 85,1 milliards en 2025. Leur progression témoigne d’un phénomène familier : un dispositif créé pour répondre à une nécessité particulière finit souvent par s’installer dans le paysage fiscal.

Certaines niches soutiennent utilement l’emploi, la recherche, l’investissement, les dons aux associations ou les services à la personne. Leur légitimité ne dispense pas de mesurer leur efficacité.

La règle devrait être simple : aucune dépense fiscale ne bénéficie d’un droit à l’éternité.

Tous les cinq ans, les principales niches repasseraient devant le Parlement. Coût, bénéficiaires et résultats seraient publiés. L’absence d’efficacité démontrée entraînerait leur extinction.

Cette clause crépusculaire changerait profondément la logique budgétaire : ce ne serait plus à l’État de justifier la suppression d’un avantage ancien, mais au dispositif de démontrer périodiquement son utilité.

Une réduction de 15 à 20 % des quelque 85 milliards concernés représenterait 13 à 17 milliards d’euros. Il s’agirait d’une augmentation des recettes et non d’une diminution de la dépense publique. Le redressement budgétaire y gagnerait néanmoins plusieurs milliards.

L’autre continent : les aides aux entreprises

Une commission d’enquête du Sénat a évalué à au moins 211 milliards d’euros en 2023 les aides publiques aux entreprises dans leur acception la plus large. Le périmètre englobe des réalités très différentes : interventions financières de Bpifrance, dépenses fiscales, allègements de cotisations sociales et subventions. En retirant plusieurs catégories, le montant tombe autour de 108 milliards ; les subventions directes représentent environ 7 milliards.

Cette dispersion appelle une doctrine claire.

En 2023, le gouvernement recensait 255 dépenses fiscales bénéficiant aux entreprises, pour plus de 43 milliards d’euros. Plusieurs ne font pas l’objet d’une évaluation régulière suivant une méthodologie harmonisée.

Chaque aide devrait désormais répondre à une question : qu’obtient la collectivité pour chaque euro engagé ?

L’emploi créé, l’investissement réalisé, l’innovation produite, les exportations supplémentaires ou la décarbonation obtenue constituent des résultats mesurables. Une aide incapable de démontrer son efficacité après plusieurs années perd sa justification.

Ici, la tronçonneuse doit devenir scalpel : préserver ce qui produit de la richesse, réduire ce qui produit peu, supprimer ce qui ne produit plus rien.

La dépense publique doit perdre son droit à l’immortalité

Le véritable gisement se trouve peut-être dans cette mécanique silencieuse : chaque budget reprend largement celui de l’année précédente. La dépense publique acquiert ainsi une présomption de continuité. Ce qui existait hier survit demain.

Il faut renverser cette logique.

Toute nouvelle dépense importante pourrait être créée pour une durée de cinq ans. Son renouvellement exigerait ensuite une décision explicite du Parlement, précédée d’une évaluation indépendante.

Cette règle s’appliquerait aux subventions, organismes consultatifs, crédits d’intervention et dispositifs fiscaux. Elle ferait apparaître ces dépenses devenues orphelines de leur justification initiale, maintenues moins par leur efficacité que par l’habitude.

Le même examen doit atteindre les achats publics, l’immobilier de l’État, les systèmes informatiques développés séparément par des administrations voisines, les fonctions support dupliquées, le recours aux cabinets de conseil lorsque la compétence existe dans l’administration, les subventions croisées et les politiques dans lesquelles commune, intercommunalité, département, région et État interviennent successivement.

La France est sur-administrée par superposition.

Chaque couche supplémentaire crée une interface ; chaque interface réclame du personnel, des locaux, des procédures, des systèmes informatiques et du contrôle. L’accumulation finit par transformer l’organisation elle-même en dépense.

Couper les interfaces plutôt que les services

Une dépense appartient toujours à un système d’interactions. Supprimer une aide à l’emploi peut augmenter le coût du travail et faire réapparaître ailleurs une partie de l’économie obtenue. Fermer une structure tout en transférant intégralement sa mission à une autre administration déplace la dépense sans en supprimer la cause.

L’économie véritable se mesure après les rétroactions.

Voilà ce qui sépare la simple coupe de «l’élagage géosystémique», selon l’économiste Jamel BENJEMIA.

La tronçonneuse compte les branches tombées ; l’élagage observe l’arbre qui demeure.

Chaque réforme devrait ainsi répondre à quatre questions : combien coûte la structure ? Quelle mission remplit-elle ? Peut-elle être accomplie plus simplement ? Quels effets la suppression produira-t-elle ailleurs ?

Cette discipline permettrait surtout de protéger ce qui fonctionne en éliminant ce qui l’encombre. L’objectif n’est plus de réduire l’État pour le plaisir de réduire, mais de retrouver le chemin le plus court entre l’argent public engagé et le service effectivement rendu.

Où sont donc les 140 milliards ?

Ils ne dorment pas dans un coffre attendant le premier gouvernement suffisamment audacieux pour en tourner la clef.

Le RN prévoit des économies provenant de plusieurs sources : rationalisation de la dépense publique, immigration, contribution européenne, collectivités ou lutte contre la fraude, avec un objectif global de 140 milliards nets à l’horizon 2032. La démonstration devra désormais passer du chiffre annoncé à sa ventilation précise.

Mais la question dépasse le RN. Elle s’adresse à tous ceux qui aspirent à gouverner la France.

Avant d’augmenter un impôt, évaluons la dépense. Avant de réduire un service rendu aux citoyens, supprimons les étages qui l’alourdissent. Avant de reconduire une niche, mesurons son efficacité. Avant de renouveler une subvention, exigeons son bilan.

Les milliards recherchés sont dispersés dans ce feuilletage administratif, fiscal et social que plusieurs décennies ont patiemment accumulé.

La France ne possède peut-être pas 140 milliards de branches mortes. Elle possède quelque chose de plus profond : une organisation publique qui a appris à créer beaucoup mieux qu’à supprimer.

La tronçonneuse fait du bruit.

La réforme commence lorsque l’on sait où porter la lame, et pourquoi.

GIGI

Partagez ce contenu / Condividi questo contenuto:

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *