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Glucksmann : le liquidateur du PS ?

Drôle d’époque. François Mitterrand avait entrepris de construire la force socialiste en réduisant méthodiquement celle d’un Parti communiste qui, dans les années 1970, pesait encore lourdement sur la gauche française. Il avait compris une chose élémentaire que ses héritiers semblent avoir oubliée : en politique, on ne gagne pas seulement avec des idées ; on gagne en organisant un rapport de forces.

Mitterrand excellait dans cet art presque florentin.

À intervalles réguliers revenait ainsi la question du droit de vote des étrangers aux élections locales. La proposition ressoudait une partie de la gauche tandis que la droite, immanquablement, s’en emparait avec fracas. Elle dénonçait, s’indignait, mobilisait son électorat, et contribuait, ce faisant, à replacer au centre du jeu le clivage dont Mitterrand avait besoin. L’adversaire croyait combattre le terrain choisi ; il l’occupait.

C’était cela, aussi, le mitterrandisme : connaître suffisamment ses adversaires pour prévoir leur réaction et parfois les faire entrer, presque de leur plein gré, dans le scénario que l’on avait écrit pour eux.

Un demi-siècle plus tard, la gauche socialiste contemple un paysage renversé. Elle ne cherche plus à absorber son concurrent ; elle risque de se laisser absorber par ce qui gravite autour d’elle.

Et voici Raphaël Glucksmann.

Son itinéraire politique mérite qu’on s’y arrête. En 2007, il avait publiquement soutenu Nicolas Sarkozy. Il est aujourd’hui devenu l’une des figures majeures de la social-démocratie française et pourrait, à la faveur d’une primaire ou d’une recomposition électorale, prétendre incarner une partie de la gauche de gouvernement.

Le paradoxe est saisissant.

Sur l’Ukraine, Glucksmann appartient à la ligne la plus résolument favorable au soutien militaire à Kiev ; ses adversaires y voient une posture excessivement belliciste, tandis que lui la présente comme la conséquence nécessaire du refus de céder devant l’agression russe. Sur Gaza, ses prises de position l’ont placé sous le feu de critiques venues d’une partie de la gauche. Dans les deux cas apparaît la même fracture : celle d’une gauche qui ne sait plus très bien où finit son héritage et où commence sa recomposition.

Glucksmann est-il encore l’homme d’une gauche socialiste, ou déjà celui d’un bloc central repeint aux couleurs sociales-démocrates ?

La question mérite mieux que les procès d’intention. Elle touche à la géographie même du pouvoir.

Car sa proximité politique avec certains électorats du centre et du centre droit n’est pas une anecdote : elle constitue précisément l’une des clefs de sa stratégie. Là où Mitterrand cherchait à élargir le Parti socialiste en attirant vers lui l’électorat communiste sans dissoudre l’identité socialiste, la tentation contemporaine pourrait être inverse : chercher l’élargissement vers le centre au risque de vider progressivement le socialisme de sa substance.

On connaît la formule de Martine Aubry : « Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup. »

Le loup, ici, ne serait peut-être même pas Glucksmann. Il serait plus profond : ce serait la disparition progressive d’une frontière politique. À force de vouloir rendre la gauche fréquentable par tous, on finit quelquefois par ne plus savoir ce qui la distingue de ceux qu’elle prétend remplacer.

Mitterrand avait conquis le PS pour conquérir la gauche, puis conquis la gauche pour conquérir le pays. Ses successeurs pourraient accomplir le chemin exactement inverse : perdre leur identité pour élargir leur électorat, perdre leur électorat pour préserver leur respectabilité, et découvrir finalement qu’ils ont sauvé l’étiquette après avoir liquidé le contenu.

Mitterrand avait prévenu, dans l’un de ces crépuscules où il savait transformer une phrase en testament, qu’après lui viendraient les comptables.

Il n’avait simplement pas précisé que, parmi les comptables, quelques-uns pourraient un jour revêtir la tunique des liquidateurs.

Adriano B.

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