Les premiers verdicts sont souvent les plus trompeurs. En diplomatie comme en politique, ils donnent le sentiment qu’une histoire est déjà écrite alors qu’elle ne fait que commencer. Le premier scrutin officieux organisé au Conseil de sécurité des Nations unies a placé la Costaricienne Rebeca Grynspan en tête de la course à la succession d’António Guterres. Certains y voient déjà l’annonce d’une victoire. L’Histoire invite pourtant à davantage de retenue.
L’élection du secrétaire général n’est pas un concours de popularité. Elle obéit à une mécanique beaucoup plus subtile, où la majorité ne suffit jamais si elle ne rencontre pas l’assentiment des cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni disposent d’un privilège unique : celui de transformer une candidature consensuelle en impasse diplomatique.
Le prochain secrétaire général ne sera donc pas seulement choisi par les voix qu’il rassemble, mais par les veto qu’il parvient à éviter. Et c’est précisément là que commence la véritable élection.
Le temps des favoris n’est pas encore celui des vainqueurs
Les « straw polls », ces consultations informelles qui jalonnent la désignation du secrétaire général, n’ont jamais eu pour vocation de désigner un vainqueur définitif. Ils permettent avant tout de mesurer les rapports de force, d’observer les dynamiques et d’encourager certains candidats à poursuivre leur campagne tandis que d’autres préfèrent se retirer.
L’histoire des Nations unies regorge de favoris finalement écartés. Une candidature peut paraître irrésistible pendant plusieurs semaines avant de se heurter, presque silencieusement, à un veto d’une grande puissance. Ce mécanisme explique pourquoi les diplomates demeurent prudents lorsque les observateurs annoncent déjà un résultat.
L’avance actuelle de Rebeca Grynspan traduit une dynamique réelle. Elle ne constitue pas encore une garantie. Les prochains tours de scrutin, lorsque la position des membres permanents apparaîtra plus clairement, pèseront infiniment davantage que le premier classement.
Moscou et Pékin regardent au-delà des personnes
Une erreur fréquente consiste à personnaliser cette élection. On s’interroge sur les origines, la nationalité, le parcours ou les convictions des candidats. Les grandes puissances raisonnent autrement.
Dans les milieux diplomatiques, certains observateurs estiment que Moscou pourrait examiner avec une attention particulière tout élément susceptible d’éclairer les sensibilités géopolitiques des candidats. Aucune déclaration officielle russe ne permet toutefois d’affirmer que les origines polonaises de Rebeca Grynspan constitueraient, à elles seules, un motif d’opposition. La Russie cherchera à savoir si cette personnalité sera capable de préserver le rôle du Conseil de sécurité, de respecter l’équilibre institutionnel voulu par la Charte des Nations unies et d’éviter que l’Organisation ne devienne l’instrument d’un seul bloc géopolitique.
La Chine poursuit un calcul voisin, avec sa propre grille de lecture. Pékin défend depuis longtemps une conception de la souveraineté qui privilégie la non-ingérence et la stabilité des États. Son intérêt n’est pas de disposer d’un secrétaire général spectaculaire, mais d’un dirigeant capable de maintenir l’ONU comme un espace de dialogue dans un monde où les fractures stratégiques se multiplient.
Ni Moscou ni Pékin ne cherchent nécessairement à imposer leur candidat. Ils veulent surtout éviter qu’émerge une personnalité qu’ils estimeraient déséquilibrée.
Une élection devenue le miroir du nouvel ordre mondial
Cette succession intervient dans un contexte inédit. La guerre en Ukraine continue de redessiner les équilibres européens. Le Moyen-Orient demeure traversé par des tensions majeures. Les BRICS élargissent progressivement leur influence. La rivalité entre les États-Unis et la Chine structure désormais une grande partie des relations internationales.
Dans un tel environnement, le secrétaire général ne peut plus être perçu comme le simple administrateur de l’Organisation. Il devient l’une des rares personnalités capables de maintenir un fil de dialogue lorsque les capitales cessent de se parler.
Cette fonction exige moins une vision idéologique qu’une capacité à conserver la confiance de puissances qui ne se font plus confiance entre elles.
C’est précisément pour cette raison que chaque capitale observe cette élection avec une attention inhabituelle. Le choix du prochain secrétaire général dira beaucoup de l’état réel des relations entre les grandes puissances.
Le silence des grandes puissances vaut parfois davantage qu’un discours
Dans cette campagne diplomatique, les déclarations publiques comptent finalement moins que les silences.
Les États-Unis semblent, pour l’heure, ne pas voir d’obstacle majeur à la candidature de Rebeca Grynspan. La France et le Royaume-Uni pourraient partager cette appréciation. Mais aucune élection au sommet des Nations unies ne peut être considérée comme acquise tant que Moscou et Pékin n’ont pas clairement laissé apparaître leur position.
L’expérience montre que les négociations les plus décisives ne se déroulent ni devant les caméras ni dans les salles de presse. Elles se nouent dans les consultations discrètes, les échanges bilatéraux et les compromis que le grand public ne découvre que plusieurs semaines plus tard.
Le premier vote a révélé une favorite. Il n’a pas encore désigné la future secrétaire générale.
Le véritable scrutin commence maintenant
Les Nations unies sont souvent décrites comme le parlement du monde. Elles ressemblent parfois davantage à un immense exercice d’équilibre, où chaque décision doit tenir compte des intérêts, des susceptibilités et des lignes rouges des principales puissances.
L’élection de 2026 illustre parfaitement cette réalité. Elle ne se résumera ni au mérite personnel des candidats ni aux préférences de la majorité des États membres. Elle dépendra, en dernier ressort, de la capacité d’une femme ou d’un homme à être jugé acceptable par ceux qui disposent du pouvoir d’empêcher.
Voilà pourquoi il serait prématuré d’écrire que la succession d’António Guterres est déjà jouée. Le premier acte est achevé. Le plus décisif reste à venir.
Car aux Nations unies, les élections ne se gagnent jamais uniquement par les suffrages. Elles se remportent surtout lorsqu’aucune grande puissance ne juge nécessaire de dire non.
Et sur ce point essentiel, la Chine et la Russie n’ont pas encore dit leur dernier mot.
GIGI
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