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Macky Sall à l’ONU : le pari africain face au retour des grandes puissances

Les élections au poste de Secrétaire général des Nations unies ne ressemblent à aucune autre compétition politique. Elles ne récompensent pas seulement une personnalité ; elles expriment l’état du monde. Chaque candidature devient une certaine idée de l’ordre international. Derrière chaque vision se dessinent des équilibres diplomatiques, des rapports de force et, parfois, les aspirations d’un continent entier.

Avec Macky Sall, l’Afrique ne demande pas que l’Histoire commence ; elle souhaite qu’elle reprenne son cours. Après Boutros Boutros-Ghali et Kofi Annan, le continent présente une nouvelle candidature à la tête des Nations unies avec la conviction que le monde, secoué par les guerres, les fractures géopolitiques et l’essoufflement du multilatéralisme, a peut-être davantage besoin d’une voix qui a appris à faire dialoguer les différences qu’à administrer les rapports de force.

Mais l’histoire des Nations unies enseigne une leçon de prudence : les meilleures candidatures ne sont pas toujours les candidatures victorieuses.

Car en face se dressent d’autres profils d’envergure, notamment l’ancienne présidente chilienne Michelle Bachelet, dont l’expérience internationale, la connaissance du système onusien et le consensus dont elle bénéficie dans de nombreuses capitales font d’elle une concurrente particulièrement crédible.

La bataille sera donc tout sauf africaine ; elle sera mondiale.

Une philosophie du réalisme

Dès les premières lignes de sa profession de foi, Macky Sall refuse toute vision idyllique du monde.

Il ne parle ni d’une crise passagère ni d’une simple succession de conflits. Il décrit une crise « systémique », c’est-à-dire une crise touchant les mécanismes mêmes du fonctionnement international. L’ONU souffre, selon lui, d’une défiance croissante, d’un déficit d’efficacité et d’un risque inédit d’affaiblissement.

Cette manière de poser le diagnostic est révélatrice.

Contrairement à une tradition diplomatique qui préfère souvent célébrer les réussites de l’Organisation, Macky Sall commence par reconnaître ses limites. Il ne propose pas de sauver le système existant ; il appelle à le refonder.

Le titre même de son document est révélateur : « Refonder le multilatéralisme pour un monde meilleur ».

Le mot refonder n’est pas anodin.

Il suggère que les fondations elles-mêmes doivent être consolidées.

Le pragmatisme plutôt que l’idéologie

La seconde caractéristique de sa vision est son absence d’idéologie.

On chercherait en vain dans son texte de longues considérations sur les affrontements entre démocraties et régimes autoritaires, sur les oppositions Nord-Sud ou sur la rivalité sino-américaine.

Son vocabulaire est celui d’un gestionnaire.

Dialogue.

Résultats.

Coordination.

Efficacité.

Rationalisation.

Ces mots reviennent presque comme un fil conducteur.

Cette approche s’explique sans doute par son parcours d’ingénieur autant que par son expérience d’ancien chef d’État. Son objectif déclaré consiste à restaurer la confiance dans le multilatéralisme en renforçant l’autorité morale, la crédibilité et l’efficacité de l’ONU.

Autrement dit, avant de produire davantage de normes, l’Organisation devrait mieux accomplir celles qu’elle possède déjà.

Une vision profondément africaine

La candidature de Macky Sall est africaine sans jamais être africaniste.

Son texte parle peu du continent.

Mais il porte partout l’empreinte des préoccupations africaines.

Ainsi, lorsqu’il relie la paix, le développement, la dette, le climat, les investissements et le commerce, il reprend en réalité les grands défis auxquels l’Afrique est confrontée depuis plusieurs décennies.

L’idée est simple.

On ne construit pas durablement la paix lorsque la pauvreté demeure, lorsque la dette étouffe les États et lorsque les perspectives économiques disparaissent.

Cette approche rompt avec une vision strictement sécuritaire des conflits.

Elle fait du développement un instrument de paix.

Le réformateur prudent

L’une des parties les plus intéressantes du document concerne la réforme du Conseil de sécurité.

Beaucoup de candidats promettent une transformation radicale.

Macky Sall choisit une autre voie.

Il parle d’une réforme « réaliste et consensuelle », capable de renforcer la représentativité sans affaiblir l’efficacité du Conseil.

Ce choix lexical révèle un homme qui connaît parfaitement les limites du pouvoir du Secrétaire général.

Il sait que celui-ci ne peut imposer aucune réforme contre les cinq membres permanents.

Son ambition consiste donc moins à bouleverser les institutions qu’à reconstruire les ponts diplomatiques.

Cette posture est probablement plus crédible.

Elle est aussi plus compatible avec la fonction.

Un manager de l’ONU

Là où certains candidats insistent sur les grands principes, Macky Sall revient sans cesse aux méthodes.

Il résume sa philosophie de gouvernance en trois verbes : rationaliser, simplifier, optimiser. Il promet une administration plus transparente, une meilleure coordination entre les agences, des financements plus prévisibles, une utilisation accrue des technologies numériques et une culture de l’évaluation des performances.

On retrouve ici davantage le langage d’un dirigeant d’organisation que celui d’un tribun.

Cette dimension peut séduire les principaux contributeurs financiers de l’ONU, souvent préoccupés par les coûts et l’efficacité de l’institution.

L’Afrique peut-elle gagner ?

La véritable question dépasse cependant la qualité du programme.

Dans l’histoire des Nations unies, le Secrétaire général est toujours le produit d’un équilibre entre les grandes puissances.

Aucun candidat, aussi expérimenté soit-il, ne peut être élu sans l’accord implicite des cinq membres permanents du Conseil de sécurité.

Or le contexte international est aujourd’hui particulièrement polarisé.

La rivalité sino-américaine, la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient, les fractures commerciales et technologiques compliquent la recherche d’un consensus.

L’Afrique n’est pas une novice dans la conduite des Nations unies. Elle a déjà offert au monde Boutros Boutros-Ghali, le bâtisseur de l’Agenda pour la paix, puis Kofi Annan, artisan d’un multilatéralisme humaniste récompensé par le prix Nobel. Avec Macky Sall, elle ne réclame donc pas un privilège inédit ; elle estime que l’heure est venue de replacer une voix africaine au cœur d’un système international en quête de crédibilité.

L’argument est puissant.

Mais il ne suffira pas à lui seul.

Face à des personnalités reconnues comme Michelle Bachelet, dont l’expérience internationale et la stature diplomatique sont considérables, la compétition s’annonce ouverte jusqu’au dernier moment.

Une candidature qui dépasse un homme

Au fond, la candidature de Macky Sall pose une question plus vaste que son propre destin.

Le XXIᵉ siècle peut-il continuer à être gouverné par des institutions dont les équilibres reflètent encore largement le monde de 1945 ?

À travers lui, c’est moins le Sénégal que l’Afrique qui demande à être reconnue comme un acteur central de la gouvernance mondiale.

Son projet repose sur une conviction simple : le multilatéralisme ne retrouvera sa légitimité que s’il devient plus représentatif, plus efficace et plus proche des réalités d’un monde désormais multipolaire.

Reste désormais la question décisive : cette ambition rencontrera-t-elle les intérêts des grandes puissances ? Car, aux Nations unies, les idées ouvrent les portes du débat, mais ce sont encore les équilibres géopolitiques qui décident, en dernier ressort, de celui qui les franchira.

GIGI

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