Lorsqu’une réglementation est reportée, les marchés y voient souvent une simple décision technique. Pourtant, derrière le nouveau report de certaines dispositions de Bâle III se cache une interrogation bien plus profonde : les États et les régulateurs ont-ils encore la volonté d’imposer des contraintes aux banques lorsque celles-ci jugent ces règles trop coûteuses ?
La décision européenne de différer l’application complète des nouvelles normes relatives aux risques de marché n’est pas anodine. Elle intervient dans un contexte où les États-Unis ont eux-mêmes ralenti la mise en œuvre de certaines exigences prudentielles, tandis que le Royaume-Uni adopte une approche similaire. Officiellement, il s’agit d’éviter une distorsion de concurrence entre établissements financiers opérant sur des marchés différents. Dans les faits, ce report révèle surtout la difficulté persistante à concilier stabilité financière et compétitivité bancaire.
Une réforme née des décombres de 2008
Pour comprendre les enjeux, il faut revenir à la grande crise financière de 2008. À cette époque, plusieurs établissements internationaux, pourtant considérés comme solides, se retrouvèrent au bord de l’effondrement après avoir sous-estimé les risques liés à leurs activités de marché.
Le contribuable fut alors appelé à la rescousse. Des centaines de milliards de dollars et d’euros furent injectés pour empêcher l’implosion du système financier mondial. Le constat était sans appel : certaines banques disposaient de fonds propres insuffisants face aux risques qu’elles avaient accumulés.
C’est dans ce contexte qu’est né le dispositif Bâle III. Son objectif était simple dans son principe, même si sa mise en œuvre s’avéra complexe : obliger les banques à disposer de davantage de capital afin d’absorber les pertes éventuelles sans recourir à l’argent public.
Le dilemme européen
L’Union européenne se trouve aujourd’hui face à une équation délicate. D’un côté, elle souhaite préserver la solidité de son système bancaire. De l’autre, elle redoute d’imposer à ses établissements des contraintes plus lourdes que celles supportées par leurs concurrents américains ou britanniques.
Les grandes banques européennes dénoncent depuis plusieurs années un excès de prudence réglementaire. Selon elles, l’accumulation des exigences en capital réduit leur capacité à financer l’économie réelle, freine l’octroi de crédits et affaiblit leur compétitivité internationale.
Cet argument n’est pas dénué de fondement. Une banque contrainte d’immobiliser davantage de capital dispose effectivement de moins de ressources pour financer entreprises et ménages. Mais cette vision comporte une faiblesse majeure : elle raisonne principalement à court terme.
Car l’histoire économique enseigne qu’une crise bancaire coûte infiniment plus cher qu’une réglementation préventive. Les bénéfices générés durant les périodes d’euphorie sont privés ; les pertes, elles, deviennent souvent publiques lorsque survient la tempête.
Le retour du « too big to fail »
Ce report soulève également une question que beaucoup préfèrent éviter : les grandes banques sont-elles réellement devenues plus sûres depuis 2008 ?
Certes, leurs ratios de solvabilité se sont améliorés. Les mécanismes de supervision ont été renforcés. Pourtant, la concentration du secteur financier demeure considérable. Certaines institutions restent si importantes pour l’économie qu’un effondrement de leur part obligerait probablement les autorités à intervenir.
Autrement dit, le fameux syndrome du too big to fail — « trop grande pour faire faillite » — n’a pas totalement disparu.
En retardant certaines exigences prudentielles, les régulateurs prennent le risque d’envoyer un signal ambigu : celui d’une réglementation dont l’application dépend davantage des rapports de force économiques que de l’évaluation objective des risques.
Une victoire du lobbying bancaire ?
Les défenseurs du report invoquent le réalisme. Pourquoi appliquer des règles plus strictes si les concurrents étrangers ne le font pas ?
La question mérite d’être posée. Mais elle peut être retournée : si chaque juridiction attend que l’autre agisse en premier, la réforme risque de ne jamais voir le jour.
Cette logique ressemble à une course mondiale vers l’assouplissement réglementaire. Chacun craint de perdre des parts de marché. Chacun redoute de voir les capitaux partir ailleurs. Au final, la prudence financière finit par devenir la variable d’ajustement.
Les banques obtiennent alors ce qu’elles recherchent depuis longtemps : davantage de flexibilité, moins de contraintes et un calendrier toujours repoussé.
Une leçon que l’histoire pourrait rappeler
Le paradoxe de la finance moderne est cruel. Lorsque tout va bien, les règles paraissent excessives. Lorsqu’une crise éclate, elles paraissent insuffisantes.
L’histoire financière avance ainsi par cycles de mémoire et d’oubli. Les crises produisent des réglementations. Les années de prospérité les rendent progressivement impopulaires. Puis survient un nouvel accident qui rappelle leur utilité.
Le report de certaines dispositions de Bâle III ne provoquera probablement aucune secousse immédiate. Les marchés continueront de fonctionner, les banques de prêter et les investisseurs de spéculer. Mais la véritable question n’est pas celle du trimestre prochain. Elle concerne la prochaine crise.
Car en finance, le risque le plus dangereux n’est jamais celui que l’on voit. C’est celui que l’on croit définitivement maîtrisé.
L’Europe affirme vouloir gagner du temps. Reste à savoir si ce temps sera utilisé pour renforcer la résilience du système bancaire ou simplement pour différer une réforme que beaucoup jugent nécessaire mais que peu souhaitent réellement appliquer. Entre prudence économique et pression des lobbies financiers, la frontière demeure plus floue qu’il n’y paraît.
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