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Ségolène Royal : l’expérience contre l’ivresse des sondages

Il arrive que la politique vieillisse moins bien que ceux qu’elle a écartés. Les victoires que l’on croyait éclatantes se ternissent, certaines défaites acquièrent avec le temps une gravité nouvelle, et l’histoire, sans jamais refaire les élections, déplace silencieusement le regard que nous portions sur elles.

Ségolène Royal revient ainsi dans le paysage présidentiel français avec un paradoxe considérable. On lui oppose son passé alors que celui-ci constitue précisément ce qui la distingue. À une époque où quelques mois d’exposition médiatique et une courbe favorable dans les sondages suffisent à fabriquer un présidentiable, elle possède cette denrée devenue presque suspecte : l’expérience.

Elle connaît l’État de l’intérieur. Elle a connu l’Élysée de François Mitterrand, l’Assemblée nationale, plusieurs gouvernements, la présidence d’une région, les batailles du Parti socialiste et, surtout, l’épreuve suprême d’une campagne présidentielle menée jusqu’au second tour.

Ce passé ne lui confère aucun droit sur 2027. Mais il interdit de la considérer comme une candidature folklorique surgie des archives de la gauche.

Car Ségolène Royal est profondément socialiste par son itinéraire même. Entrée au Parti socialiste à la fin des années 1970, elle travaille auprès de François Mitterrand à l’Élysée avant d’être élue députée des Deux-Sèvres en 1988. Pierre Bérégovoy lui confie en 1992 le ministère de l’Environnement. Sous Lionel Jospin, elle exerce des responsabilités dans l’Enseignement scolaire, puis dans les domaines de la Famille et de l’Enfance. François Hollande la rappelle au gouvernement en 2014 comme ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie.

Mitterrand, Jospin, Hollande : derrière ces noms se déroule presque toute l’histoire gouvernementale du socialisme français des dernières décennies.

Ségolène Royal en fut parfois au premier rang, parfois sur les marges, souvent indocile. Elle n’a jamais véritablement correspondu au moule du Parti socialiste. C’est peut-être d’ailleurs ce qui lui permit, en 2007, d’accomplir ce que beaucoup de dirigeants socialistes plus orthodoxes n’avaient pas réussi à faire : atteindre le second tour d’une présidentielle et rassembler près de 17 millions d’électeurs.

2007, une défaite que le temps oblige à regarder autrement

Il faut revenir à cette élection sans commettre le péché commode de l’anachronisme.

Le 6 mai 2007, Nicolas Sarkozy recueille 53,06 % des suffrages exprimés. Ségolène Royal en obtient 46,94 %. Près de 2,2 millions de voix les séparent. Nicolas Sarkozy est donc incontestablement élu président de la République.

Rien de ce qui s’est produit ultérieurement ne saurait modifier ce résultat.

Mais l’histoire judiciaire de Nicolas Sarkozy a depuis chargé cette élection d’une lumière que les électeurs de 2007 ne pouvaient évidemment pas connaître.

L’ancien président a notamment été définitivement condamné dans l’affaire dite des écoutes, après le rejet de son pourvoi par la Cour de cassation en décembre 2024, pour corruption et trafic d’influence. D’autres procédures et décisions judiciaires ont ensuite continué d’accompagner son parcours.

Il serait juridiquement absurde d’en conclure que Ségolène Royal aurait dû être proclamée présidente.

La démocratie ne possède pas de bouton permettant de rembobiner les urnes.

Il n’existe pas de justice électorale rétroactive.

Cette évidence juridique n’interdit pourtant pas le jugement politique. Si l’on ne peut refaire l’élection de 2007, on peut la relire. Le citoyen possède ce privilège que n’a pas le juge : il peut reconsidérer une époque à la lumière de ce que l’histoire lui a appris depuis.

La question devient alors plus dérangeante.

Que seraient devenus les 2,2 millions de suffrages séparant les deux candidats si les Français de 2007 avaient connu ce que les Français savent aujourd’hui ?

Personne ne peut répondre sérieusement.

Mais personne ne peut empêcher la question d’exister.

Elle restitue surtout à la défaite de Ségolène Royal une dimension que les caricatures accumulées pendant vingt ans ont parfois effacée. Elle n’avait pas été balayée. Elle avait convaincu 16 790 440 Français de lui confier la présidence de la République.

À l’échelle d’une vie politique, ce chiffre compte davantage qu’une photographie instantanée d’intentions de vote.

Glucksmann et la fabrication du présidentiable

C’est ici que la situation actuelle devient intéressante.

Raphaël Glucksmann occupe désormais un espace significatif au sein de la gauche française. Son score aux élections européennes de 2024 lui a donné une légitimité politique réelle. Les enquêtes d’opinion le placent autour ou au-dessus de 10 % selon les configurations testées.

Ce n’est nullement insignifiant.

Ce n’est pas davantage une qualification pour le second tour.

L’histoire récente de la Ve République devrait rendre les commentateurs plus circonspects devant ces ascensions sondagières. Une intention de vote exprimée plusieurs mois avant une présidentielle ressemble davantage à une disponibilité politique qu’à un bulletin déjà glissé dans l’urne.

Valérie Pécresse pourrait en témoigner.

Après sa victoire au congrès des Républicains en décembre 2021, la présidente de la région Île-de-France connaît une ascension spectaculaire. Certaines enquêtes la créditent alors d’environ 17 % des intentions de vote. Elle apparaît comme une concurrente susceptible de bouleverser le scénario présidentiel. On disserte sur sa dynamique, son espace électoral, sa capacité à atteindre le second tour.

Le 10 avril 2022, Valérie Pécresse recueille 4,78 %.

Entre la présidente virtuelle dessinée par certains sondages et la candidate sanctionnée par les urnes s’était ouvert un gouffre.

Cela ne signifie évidemment pas que Raphaël Glucksmann connaîtra le même destin. Toute comparaison possède ses limites et les contextes électoraux diffèrent profondément.

Le précédent Pécresse devrait seulement vacciner contre l’ivresse des chiffres prématurés.

Dix pour cent dans un sondage ne constituent ni une doctrine, ni une implantation territoriale, ni une capacité à gouverner. Ils signalent qu’à l’instant où l’enquête est réalisée, dans la configuration proposée aux personnes interrogées, une fraction de l’électorat envisage de voter pour un candidat.

La présidentielle commence véritablement lorsque cette hypothèse rencontre le réel.

Ce que Royal possède et que les sondages ne mesurent pas

Ségolène Royal dispose ici d’un avantage singulier : elle connaît précisément cette brutalité.

Elle sait ce qu’est une campagne présidentielle lorsqu’elle cesse d’être une abstraction.

Elle connaît les déplacements épuisants, la surveillance permanente de la parole, la petite phrase transformée en affaire nationale, les attaques adverses, les querelles internes, les grands meetings et surtout cette solitude particulière du candidat qui comprend, à mesure que le scrutin approche, que des millions de citoyens vont projeter sur son nom leurs espoirs, leurs inquiétudes et leurs colères.

Elle connaît également le débat d’entre-deux-tours.

Cette expérience ne garantit aucune victoire. Elle n’assure même pas que Ségolène Royal soit aujourd’hui la meilleure candidate de la gauche. Une expérience politique peut devenir une force comme elle peut se transformer en encombrant bagage.

Mais elle existe.

Et dans une élection présidentielle, où l’on ne choisit pas seulement un programme mais une personne appelée à exercer immédiatement les prérogatives considérables de la fonction, l’expérience de l’État ne devrait pas être traitée comme une antiquité.

Le paradoxe français devient même assez savoureux : on reproche aux responsables expérimentés d’appartenir au passé tout en demandant aux nouveaux venus de démontrer qu’ils possèdent une stature qu’ils n’ont jamais eu l’occasion d’éprouver.

Ségolène Royal n’a plus à démontrer qu’elle peut atteindre le second tour d’une présidentielle.

Elle l’a fait.

Raphaël Glucksmann doit encore démontrer qu’il le peut.

Cette différence n’est pas un jugement sur les qualités respectives des deux personnalités. C’est un fait politique.

La gauche devant sa mémoire

Le choix qui se prépare à gauche ne devrait donc pas se réduire à une compétition de popularité.

Il engage deux conceptions du temps politique.

Glucksmann représente une social-démocratie européenne qui cherche à reconstruire un espace entre le macronisme finissant et la gauche de Jean-Luc Mélenchon. Son parcours, son discours européen et le résultat obtenu aux européennes lui donnent une cohérence incontestable.

Royal vient d’un autre monde socialiste. Celui de Mitterrand, des territoires, d’un Parti socialiste encore capable d’agréger des électorats populaires et des classes moyennes, d’une gauche qui considérait l’exercice du pouvoir non comme une compromission, mais comme sa vocation naturelle.

Son problème n’est donc pas son âge politique.

Son véritable défi consiste à démontrer que cette expérience peut parler à la France de 2027.

Car on ne gouvernera pas demain avec les recettes de 2007. Le pays a changé. La guerre est revenue aux frontières de l’Europe, l’intelligence artificielle bouleverse le travail, la dette contraint l’action publique, la transition écologique rencontre ses limites sociales et la société française s’est fragmentée jusque dans sa représentation d’elle-même.

C’est sur ce terrain que Ségolène Royal doit être jugée.

Non sur la nostalgie.

Non plus sur l’amnésie.

L’élection présidentielle de 2007 appartient définitivement à l’histoire. Nicolas Sarkozy l’a gagnée. Ségolène Royal l’a perdue. Les décisions judiciaires intervenues depuis n’inverseront jamais ces deux phrases.

Mais le temps possède une faculté que les urnes ignorent : il modifie la signification des trajectoires.

Vingt ans après, la question n’est donc pas de savoir si les Français se sont « trompés » en 2007. Une démocratie qui commencerait à corriger rétrospectivement ses élections cesserait rapidement d’en être une.

La question de 2027 est beaucoup plus simple et, pour la gauche, beaucoup plus embarrassante.

Lorsqu’elle devra choisir celui ou celle qu’elle estime capable d’accéder à l’Élysée, accordera-t-elle davantage de valeur aux intentions de vote d’aujourd’hui ou à l’expérience de celle qui, un soir de mai 2007, se trouvait déjà devant la porte ?

Valérie Pécresse rappelle combien les sondages peuvent s’évaporer.

Nicolas Sarkozy rappelle que la victoire électorale n’abolit pas le jugement ultérieur de l’histoire.

Ségolène Royal, elle, rappelle quelque chose de plus élémentaire : on peut perdre une élection sans que le temps ait nécessairement le dernier mot sur la défaite.

GIGI

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