Il existe des campagnes électorales dont on croit connaître les thèmes avant même qu’elles aient véritablement commencé. Les candidats changent, les affiches se renouvellent, les slogans cherchent leur petite musique, mais les grandes questions, elles, attendent déjà dans l’antichambre.
Pour 2027, deux d’entre elles paraissent presque certaines de franchir la porte : la dette et les retraites.
Elles sont d’ailleurs les deux faces d’une même interrogation, plus profonde qu’il n’y paraît : que voulons-nous transmettre ?
Aux retraités, une société doit une promesse tenue. Aux générations qui viennent, elle doit éviter de léguer une addition sans fin.
Entre les deux se trouve pourtant une troisième France, dont on parle beaucoup moins : celle qui travaille, crée, répare, construit, cuisine, transporte, invente ; celle des artisans, des commerçants, des indépendants, des petites entreprises et de tous ceux qui possèdent davantage d’idées que de capital.
C’est peut-être là que se cache le véritable sujet de 2027.
Mélenchon a imposé une partie du vocabulaire
On peut être radicalement opposé à Jean-Luc Mélenchon et reconnaître une réalité politique : depuis plusieurs années, il a contribué à installer dans le débat français des questions dont ses concurrents sont désormais obligés de parler.
La retraite à 60 ans demeure l’une des mesures emblématiques de son programme. S’y ajoutent les salaires, le blocage de certains prix, le partage des richesses, la fiscalité et la planification écologique.
En politique, celui qui parvient à imposer les questions possède déjà une partie du pouvoir sur les réponses.
Voilà peut-être l’une des grandes leçons mitterrandiennes : avant de gagner une élection, il faut souvent gagner la bataille du vocabulaire. Celui qui oblige ses adversaires à répondre à ses questions donne le tempo, même lorsqu’il ne dirige pas l’orchestre.
Or la retraite est devenue l’une de ces questions.
Faut-il travailler jusqu’à 64 ans ? Revenir à 62 ans ? À 60 ans ? Faut-il raisonner selon l’âge ou selon la durée de cotisation ? Comment traiter les carrières longues, la pénibilité, les différences d’espérance de vie ?
Derrière une querelle apparemment comptable surgit une interrogation presque philosophique : combien d’années de sa vie un être humain doit-il consacrer au travail avant de disposer pleinement du temps qui lui reste ?
Aucun candidat sérieux ne pourra probablement échapper à cette question.
La dette, cette candidate sans visage
La seconde candidate à l’élection présidentielle n’aura ni affiche ni bulletin de vote.
Elle s’appelle la dette.
À la fin du premier trimestre 2026, la dette publique française atteignait 3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB.
Le chiffre est devenu si considérable qu’il produit un phénomène étrange : à force d’être gigantesque, il devient presque abstrait.
Trois mille cinq cents milliards ne représentent plus une somme que l’esprit humain peut véritablement se figurer. C’est une montagne transformée en statistique.
Pourtant, ses conséquences sont parfaitement concrètes.
Plus le service de la dette absorbe de ressources, plus se resserre l’espace disponible pour l’école, l’hôpital, la défense, la transition écologique, la recherche, les infrastructures ou la baisse des prélèvements.
La présidentielle risque donc de se retrouver prise dans une tenaille.
D’un côté, une demande sociale considérable.
De l’autre, une contrainte financière qui ne cesse de s’alourdir.
Réduire brutalement les dépenses peut étouffer l’activité. Continuer indéfiniment à emprunter peut accroître la vulnérabilité financière. Augmenter encore les prélèvements rencontre les limites d’un pays où leur niveau est déjà élevé.
Il manque alors une quatrième voie.
Produire davantage de richesse.
Étrangement, c’est peut-être la plus difficile à faire entrer dans une campagne électorale.
Et la pauvreté ?
Entre les milliards de la dette et les milliards nécessaires aux retraites demeure pourtant un mot que la politique française prononce avec une étrange pudeur : la pauvreté.
On parle du pouvoir d’achat, des classes moyennes, des fins de mois, de l’inflation, des fractures territoriales.
Tous ces mots sont légitimes.
Mais parfois ils tournent autour d’un autre mot sans oser le regarder en face.
Être pauvre dans un pays riche constitue une expérience particulière. La pauvreté n’y est pas seulement privation ; elle devient comparaison permanente.
Celui qui manque ne vit pas dans une société où tout le monde manque. Il vit au milieu de l’abondance des autres.
C’est cette proximité qui rend la fracture plus douloureuse.
Et c’est ici que le débat sur la dette rejoint celui sur la création de richesse.
Car une société ne combat pas durablement la pauvreté uniquement en redistribuant ce qu’elle produit déjà. Elle doit également permettre à davantage de citoyens de produire, entreprendre et créer leur propre activité.
La protection sociale répare.
L’entrepreneuriat, lorsqu’il est accessible, peut émanciper.
Les deux ne devraient jamais être opposés.
La règle du « 1 pour 5 »
Imaginons alors qu’un candidat introduise dans la campagne une proposition extrêmement simple.
Pour chaque euro apporté par un créateur ou un petit entrepreneur dans un projet viable, le système bancaire pourrait financer jusqu’à cinq euros.
Un artisan dispose de 20 000 euros.
Il veut acheter une machine, reprendre un atelier, ouvrir une boulangerie, créer une petite entreprise de bâtiment ou développer une activité numérique.
Son projet nécessite 120 000 euros.
Il apporte 20 000 euros.
Un mécanisme de financement lui permet d’emprunter jusqu’à 100 000 euros, sous réserve naturellement de la viabilité économique du projet.
Ce ne serait pas un chèque distribué sans discernement.
Le dossier serait étudié. Le projet devrait présenter un modèle économique crédible. Le bénéficiaire engagerait son propre capital. Une banque publique pourrait garantir une partie du risque afin d’inciter les établissements financiers à accompagner davantage les petites entreprises.
Le principe serait d’une lisibilité redoutable :
vous risquez 1, l’économie vous aide à mobiliser 5.
L’État ne créerait pas lui-même les entreprises.
Il créerait les conditions permettant aux Français de les créer.
La différence est immense.
Transformer l’épargne en mouvement
La France ne manque pas seulement d’argent.
Elle souffre aussi de la difficulté à transformer certaines ressources financières en initiatives productives.
Une économie ressemble moins à un coffre-fort qu’à un système circulatoire. L’argent immobile rassure celui qui le possède ; l’argent intelligemment investi achète une machine, finance un logiciel, rénove un commerce, équipe un atelier et rémunère un premier salarié.
Puis ce salarié consomme.
L’entreprise commande auprès d’une autre entreprise.
Des cotisations sont versées.
Des impôts sont acquittés.
Une activité en engendre une autre.
Le véritable enjeu économique n’est donc pas seulement la quantité de monnaie disponible, mais sa capacité à circuler vers ceux qui peuvent la transformer en activité réelle.
Voilà pourquoi une règle du « 1 pour 5 », correctement garantie et rigoureusement encadrée, pourrait avoir une portée politique dépassant largement le financement des entreprises.
Elle dirait quelque chose que les classes populaires et moyennes entendent trop rarement :
si vous avez un projet crédible et si vous êtes prêt à risquer une partie de votre épargne, la société acceptera de risquer avec vous.
Le troisième chemin de 2027
La campagne présidentielle pourrait ainsi s’organiser autour de deux grandes peurs.
La peur de perdre sa retraite.
La peur de ne plus maîtriser la dette.
Mais une nation ne construit jamais un avenir uniquement en administrant ses peurs.
Il lui faut une espérance économique.
La question décisive ne sera donc peut-être pas seulement de savoir quel candidat promettra la meilleure retraite ou la réduction la plus spectaculaire du déficit.
Elle pourrait être plus simple :
qui permettra à la France de créer suffisamment de richesse pour financer l’une sans aggraver indéfiniment l’autre ?
C’est ici que la petite entreprise retrouve une dimension presque politique.
Le boulanger qui ouvre un second établissement, l’électricien qui embauche un apprenti, la couturière qui achète une machine, l’ingénieur qui transforme un brevet en entreprise ne figurent guère dans les grandes fresques présidentielles.
Ils ne font pas de bruit.
Mais une économie est précisément constituée de ces milliers de mouvements minuscules qui, mis bout à bout, deviennent croissance, emploi, cotisations et recettes publiques.
En 2027, les candidats parleront beaucoup de milliards.
Ils devraient peut-être commencer par regarder les 20 000 euros d’un artisan.
Car entre la dette de l’État et la retraite des Français se trouve une richesse que les comptabilités publiques mesurent mal : celle qui n’existe pas encore.
Elle dort dans un projet, un atelier, une idée, parfois dans quelques économies accumulées pendant vingt ans.
La grande politique consiste peut-être moins à promettre de la distribuer qu’à lui permettre de naître.
Et si l’élection présidentielle se jouait finalement là ?
Non pas seulement sur la manière de partager la richesse française.
Mais sur la capacité de celui ou celle qui saura convaincre les Français qu’ils peuvent, de nouveau, la créer.
GIGI
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