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L’ONU a besoin d’un nouveau Dag Hammarskjöld

Il ne s’agit pas ici de défendre un nom, une nationalité, un continent ou quelque candidature que les chancelleries auraient déjà enveloppée dans le papier glacé de leurs communiqués. L’élection du prochain secrétaire général des Nations unies est une affaire trop grave pour être réduite au marché des ambitions, à la géographie des alternances ou à cette diplomatie des compensations où chaque puissance consent à un visage pourvu qu’elle puisse en contenir la voix.

Le second mandat d’António Guterres s’achèvera le 31 décembre 2026. Le processus de désignation de son successeur est engagé : le Conseil de sécurité devra recommander un candidat, avant que l’Assemblée générale ne procède formellement à sa nomination. La mécanique institutionnelle est connue. Mais les grandes fonctions ne se définissent jamais tout à fait par la procédure qui les attribue. Elles dépendent de l’homme ou de la femme qui les habite, de la hauteur qu’il leur donne, parfois du risque personnel qu’il accepte afin qu’elles ne deviennent pas de simples antichambres du pouvoir.

L’ONU ne manque pas de candidats. Elle manque de souffle.

Elle n’a pas seulement besoin d’un administrateur capable de gérer une immense bureaucratie, de parler toutes les langues de la prudence et de ménager les susceptibilités des capitales. Elle a besoin d’une conscience debout. D’une autorité qui ne tire pas sa force des armées, mais du droit ; qui ne possède aucun territoire, mais défende tous les peuples ; qui ne confonde jamais l’impartialité avec l’indifférence.

Autrement dit, l’ONU a besoin d’un nouveau Dag Hammarskjöld.

L’indépendance n’est pas la neutralité

Dag Hammarskjöld ne fut pas un homme de fracas. Il appartenait à cette famille désormais clairsemée de responsables dont l’autorité grandit à mesure que la voix baisse. Diplomate suédois, économiste, haut fonctionnaire, il dirigea les Nations unies du 10 avril 1953 au 18 septembre 1961, lorsque son avion s’écrasa près de Ndola, alors qu’il se rendait en mission dans le contexte de la crise congolaise. Il reçut, après sa mort, le prix Nobel de la paix de 1961.

Mais l’hommage devient inutile lorsqu’il transforme les hommes en statues. Hammarskjöld ne fut ni infaillible ni détaché des contradictions de son époque. Il fut davantage : un homme qui comprit que le secrétaire général ne devait être ni le commis des grandes puissances ni le spectateur protocolaire de leurs affrontements.

Il avait saisi une différence que notre temps semble avoir oubliée : être impartial ne signifie pas se tenir à égale distance de la victime et du bourreau, de la légalité et de sa négation, de la paix et de ceux qui la rendent impossible. L’impartialité consiste à ne servir aucun camp ; elle n’oblige pas à renoncer aux principes. La neutralité morale, elle, n’est souvent qu’une démission revêtue des habits de la sagesse.

Le secrétaire général ne possède pas de divisions militaires. Il ne dispose d’aucun veto. Il ne peut imposer ni sanctions ni cessez-le-feu. Sa puissance est d’une autre nature : elle réside dans sa capacité à nommer l’inacceptable avant que les diplomaties ne l’aient rendu fréquentable.

C’est peu, dira-t-on.

C’est parfois tout ce qui reste.

Le monde ne cherche pas un secrétaire

La faiblesse de l’ONU est volontiers attribuée à son secrétaire général, comme si celui-ci détenait les clefs d’une institution dont les États membres ont eux-mêmes verrouillé les portes. On lui reproche de ne pas arrêter les guerres que les puissances alimentent, de ne pas imposer les résolutions que le Conseil de sécurité paralyse, de ne pas faire respecter un droit international dont les gouvernements célèbrent la majesté lorsqu’il protège leurs intérêts et découvrent soudain les nuances lorsqu’il les contrarie.

Le véritable problème se trouve là : les États demandent souvent au secrétaire général d’être courageux, mais seulement contre leurs adversaires.

Ils souhaitent une voix forte, à condition qu’elle ne s’élève pas contre eux. Ils invoquent son indépendance, tout en veillant à ce qu’elle demeure inoffensive. Ils réclament une ONU réformée, mais s’agrippent aux privilèges qui organisent son impuissance. Le Conseil de sécurité reste ainsi dominé par un droit de veto réservé à cinq puissances, survivance juridiquement consacrée du monde de 1945, devenue l’une des contradictions les plus iniques du multilatéralisme contemporain.

Dans ce théâtre, le prochain secrétaire général ne devra pas chercher à plaire. Celui qui commence son mandat en remboursant les soutiens ayant permis son élection le termine prisonnier de ses créanciers.

Il ne faudra donc pas choisir le candidat le moins susceptible de déranger, mais la personnalité la plus capable de résister. Non pas un imprudent, qui confondrait le courage avec la provocation ; non pas un tribun, qui transformerait l’ONU en chaire personnelle ; mais un être doté de cette fermeté sans arrogance qui permet de parler aux puissants sans leur appartenir.

La fonction ne demande pas un héros. Elle exige quelqu’un qui sache que certaines prudences, lorsqu’elles se prolongent, deviennent des complicités.

À l’entrée de l’ONU, Haïdra veille

Permettons-nous ici une digression. Elle n’en est peut-être pas une.

À l’entrée du salon nord des délégués, au siège des Nations unies à New York, se trouve une mosaïque antique venue de Haïdra, l’ancienne Ammaedara, dans l’ouest tunisien. Découverte durant l’hiver 1939-1940, cette œuvre romaine, probablement réalisée autour du IIIᵉ siècle, fut offerte par la Tunisie aux Nations unies le 12 mai 1961.

Elle représente le cycle de l’année.

Au centre se tient le Génie de l’Année. Autour de lui, les saisons déploient leurs attributs : les roses du printemps, les épis de l’été, la vigne de l’automne, les rameaux de l’hiver. Des oiseaux se posent parmi les feuillages ; les fruits, les fleurs et les entrelacs végétaux composent une cosmologie paisible où la nature ne triomphe jamais par la violence, mais par le recommencement.

Ainsi, la mosaïque de Haïdra fut offerte à l’ONU quelques mois seulement avant la disparition de Dag Hammarskjöld.

Ce rapprochement donne à l’événement une profondeur particulière. Bourguiba, chef d’un jeune État devenu indépendant en 1956, confiait un fragment de l’antique Tunisie à une Organisation alors incarnée par l’une des plus hautes figures morales de la diplomatie internationale.

La Tunisie n’avait pas choisi une scène de bataille, un souverain couronné, un conquérant sur son char ou quelque allégorie tapageuse de la puissance. Elle avait offert l’ordre paisible des saisons : le blé, la vigne, la rose et l’olivier.

Un message diplomatique avant la lettre.

Les hommes passent, les empires s’effacent, les régimes se croient éternels avant de rejoindre la poussière ; la vie, elle, demeure et recommence son patient ouvrage. Aucune saison ne peut prétendre abolir les autres. L’hiver lui-même ne règne qu’un temps. Il prépare, sous la terre apparemment immobile, la résurrection du printemps.

Peut-être les diplomates qui passent devant cette mosaïque ne la regardent-ils plus. Les œuvres installées dans les lieux de pouvoir subissent parfois le sort des principes inscrits dans les chartes : à force d’être présentes, elles deviennent invisibles.

Pourtant, Haïdra veille.

Elle rappelle silencieusement que l’ordre du monde ne peut reposer sur l’éternité d’une seule puissance, la confiscation de la parole ou la perpétuation des hégémonies. La paix n’est pas l’immobilité. Elle est un équilibre vivant, une succession acceptée, un mouvement où nul ne doit transformer sa saison en empire.

Retrouver l’autorité morale

Le prochain secrétaire général héritera d’une Organisation contestée précisément au moment où le monde en a le plus besoin. Les guerres s’enracinent. Les frontières du licite et de l’illicite se brouillent. Les populations civiles sont ensevelies sous les précautions de langage. La puissance militaire retrouve ses antiques prétentions, tandis que le droit international paraît de plus en plus sévère avec les faibles et infiniment interprétable par les forts.

Dans un tel monde, le secrétaire général ne pourra se contenter d’être le gardien du calendrier diplomatique.

Il devra rappeler que la Charte des Nations unies n’est pas un recueil de convenances, mais une promesse faite aux peuples après deux guerres mondiales. Il devra défendre les petites nations sans se transformer en adversaire systématique des grandes. Parler avec tous, mais ne parler au nom de personne. Entendre les raisons stratégiques, sans accepter qu’elles servent de linceul à la raison humaine.

Il devra surtout réconcilier l’ONU avec ceux qui ne la voient plus que de loin : les peuples bombardés qui attendent des actes ; les affamés auxquels parviennent des résolutions avant que n’arrive le pain ; les réfugiés dont la souffrance se perd dans les notes de bas de page ; les pays du Sud qui refusent d’être convoqués seulement lorsqu’il faut compter leurs voix.

La représentativité géographique compte. L’égalité entre les femmes et les hommes compte. L’expérience diplomatique compte. Mais aucune de ces qualités, aussi légitime soit-elle, ne remplacera le caractère. Le monde ne doit pas choisir un symbole dépourvu d’autorité ; il doit choisir une autorité capable d’incarner les symboles universels.

Le courage de ne pas appartenir

Demander un nouveau Dag Hammarskjöld ne signifie pas rechercher sa copie. L’Histoire ne se reproduit jamais avec les mêmes visages, et les nostalgies institutionnelles deviennent vite des refuges contre le présent.

Il s’agit de retrouver une exigence.

Celle d’un secrétaire général qui ne soit ni occidental contre le Sud, ni porte-parole du Sud contre l’Occident ; ni indulgent envers les puissances installées, ni complaisant envers les tyrannies qui maquillent leur brutalité en résistance à l’hégémonie. Un secrétaire général universel, précisément parce qu’il ne serait l’obligé d’aucune géographie politique.

Son premier devoir sera peut-être de déplaire équitablement.

Non par goût de la confrontation, mais parce qu’une parole véritablement indépendante finit toujours par indisposer ceux qui considèrent le silence comme un tribut dû à leur puissance.

Devant la mosaïque de Haïdra, les saisons poursuivent depuis dix-sept siècles leur ronde immobile. Elles ont vu disparaître Rome, naître des nations, tomber des empires et s’élever cette maison commune appelée Nations unies. Elles savent ce que les puissants oublient : aucun hiver n’est éternel, mais aucun printemps n’advient si personne ne protège les semences.

Le prochain secrétaire général devra être cet homme ou cette femme qui protège les semences.

Non le maître du monde, le monde n’en a nul besoin.

Sa conscience, peut-être.

GIGI

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