Les élections les plus importantes sont parfois celles dont personne ne parle. Elles ne soulèvent ni foules, ni meetings, ni débats télévisés. Elles se déroulent derrière les portes closes de salles où le silence pèse davantage que les discours. C’est pourtant dans cette discrétion que se décide aujourd’hui l’identité de celui ou de celle qui dirigera les Nations unies au cours des cinq prochaines années.
Le premier vote indicatif du Conseil de sécurité ne désigne encore aucun vainqueur. Mais il dessine déjà une tendance. Si les résultats ayant circulé devaient être confirmés lors des prochains scrutins, la Costaricienne Rebeca Grynspan apparaît désormais comme la personnalité la mieux placée pour succéder à António Guterres.
L’information dépasse la simple chronique diplomatique. Elle raconte peut-être quelque chose de plus profond : la manière dont les grandes puissances envisagent désormais l’équilibre du monde.
Pendant la guerre froide, les secrétaires généraux étaient choisis pour ne pas aggraver la confrontation entre les deux blocs. Aujourd’hui, le défi est d’une autre nature. L’ordre international ne se fracture plus selon une seule ligne de faille. L’Ukraine, le Moyen-Orient, la rivalité sino-américaine, l’intelligence artificielle, les migrations, les dérèglements climatiques et les guerres économiques composent un paysage où les crises s’entremêlent jusqu’à devenir presque indissociables.
Dans un tel contexte, les États recherchent moins un dirigeant charismatique qu’un stabilisateur.
Le parcours de Rebeca Grynspan éclaire cette évolution. Ancienne vice-présidente du Costa Rica, économiste de formation, responsable du Programme des Nations unies pour le développement puis secrétaire générale de la CNUCED, elle appartient à cette génération de diplomates qui ont davantage appris à rapprocher les intérêts qu’à défendre des idéologies. Sa carrière ne s’est pas construite dans les affrontements, mais dans la recherche patiente de compromis.
Son histoire personnelle possède également une résonance particulière. Issue d’une famille juive d’origine polonaise ayant trouvé refuge au Costa Rica, elle incarne, à sa manière, une mémoire européenne marquée par les tragédies du XXᵉ siècle avant de s’enraciner dans l’une des démocraties les plus stables d’Amérique latine.
Il serait abusif d’en conclure que cette origine explique sa progression. En revanche, il est difficile d’ignorer qu’au moment où le Moyen-Orient traverse l’une des périodes les plus explosives de son histoire récente, son profil ne semble rencontrer aucune hostilité majeure parmi les grandes puissances occidentales. Rien n’indique officiellement que Washington soutienne sa candidature. Mais rien, à ce stade, ne laisse apparaître une opposition américaine. Dans les subtilités diplomatiques du Conseil de sécurité, cette nuance vaut parfois davantage qu’une déclaration publique.
Car l’élection du secrétaire général obéit à une logique singulière. On imagine souvent que le candidat le plus soutenu l’emporte naturellement. La réalité est plus complexe. Les cinq membres permanents disposent d’un droit de veto capable d’écarter n’importe quel favori. Dès lors, le vainqueur n’est pas toujours celui qui enthousiasme le plus ; c’est souvent celui que personne ne juge suffisamment dangereux pour l’empêcher d’accéder à la fonction.
C’est sans doute la véritable leçon de ce premier scrutin.
Le monde ne paraît plus rechercher un tribun capable de prononcer de grands discours sur la paix. Il semble préférer une personnalité rompue aux équilibres fragiles, consciente que l’autorité morale se construit aujourd’hui moins par les proclamations que par la confiance que l’on inspire simultanément à des adversaires irréconciliables.
Si cette tendance se confirme, l’élection de Rebeca Grynspan constituerait un événement historique. Pour la première fois depuis la création des Nations unies en 1945, une femme accéderait au poste de secrétaire générale. Ce symbole serait important. Mais il ne serait peut-être pas le plus significatif.
La véritable nouveauté résiderait ailleurs.
Après des décennies où l’ordre international fut pensé principalement par des juristes, des diplomates ou d’anciens responsables politiques, les puissances choisiraient une économiste du développement pour incarner la plus haute magistrature morale de la planète. Comme si le XXIᵉ siècle envoyait un message silencieux : les conflits de demain ne naîtront pas seulement des ambitions territoriales ou des rivalités militaires. Ils surgiront aussi des fractures économiques, des inégalités, des crises alimentaires, des migrations et du sentiment d’abandon qui nourrit les extrémismes.
Les Nations unies ne changeront pas le monde à elles seules. Aucune personnalité, aussi brillante soit-elle, ne peut abolir les rivalités de puissance. Mais le choix d’un secrétaire général révèle toujours l’état d’esprit de ceux qui le désignent.
Lorsque les empires sont sûrs d’eux-mêmes, ils admirent les stratèges. Lorsqu’ils pressentent que le monde devient ingouvernable, ils se tournent vers ceux qui savent maintenir le dialogue.
Au fond, cette élection ne dira pas seulement qui dirigera les Nations unies. Elle dira quelle idée les grandes puissances se font encore de la paix. Car, à l’ONU, on ne choisit jamais le plus puissant des diplomates. On finit presque toujours par désigner le moins contesté des arbitres. C’est peut-être là, dans cette préférence pour le compromis plutôt que pour la victoire, que subsiste encore l’une des dernières raisons d’espérer pour un monde devenu aussi dangereux qu’interdépendant.
GIGI
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