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L’immigration : le punching-ball de la politique française

Nota bene : Cette illustration dénonce le racisme latent dans le débat public. Les propos prêtés au personnage en exposent la violence et s’inscrivent dans une condamnation de toutes les formes de racisme.

Il est des sujets que l’on prétend vouloir régler et dont on entretient soigneusement l’incandescence. L’immigration appartient, en France, à cette réserve de passions où une partie du personnel politique vient puiser lorsque les réponses lui manquent. Le pouvoir d’achat s’étiole, les services publics s’essoufflent, l’avenir se dérobe : bientôt, dans le débat, surgit la silhouette de l’étranger. Elle possède une commode particularité : on peut lui faire porter des responsabilités considérables sans jamais lui donner la parole.

Ainsi s’installe une politique du déplacement. À la difficulté de gouverner se substitue l’art de désigner ; à l’examen des causes, la recherche d’un visage. L’immigré devient le punching-ball d’une République qui frappe parfois d’autant plus fort qu’elle maîtrise moins bien ses propres désordres.

La question migratoire mérite pourtant mieux que cette mise en scène. Elle engage l’autorité de l’État, les capacités d’accueil, le travail, le logement, l’école, la cohésion nationale. Autant de réalités exigeantes, qui appellent des décisions suivies et des moyens évalués. Mais leur complexité résiste aux formules de tribune. Un coupable se désigne en quelques secondes ; une politique publique se construit dans la durée. L’économie électorale préfère souvent le premier.

Le raccourci comme méthode

Le procédé prospère sur une confusion entretenue entre immigration, délinquance, asile, clandestinité et appartenance nationale. Des situations profondément différentes finissent par se fondre dans une même masse indistincte. Le salarié installé depuis trente ans, l’étudiant étranger, le demandeur d’asile et le Français dont le patronyme rappelle une autre rive peuvent alors se retrouver dans le même halo de suspicion.

Cette imprécision possède une efficacité redoutable : elle étend indéfiniment le cercle des personnes sommées de se justifier.

Un délit doit conduire à rechercher son auteur, à établir les faits, à rendre justice. Lorsque l’origine prend la place de la responsabilité individuelle, le raisonnement change de nature. On quitte le terrain de la preuve pour entrer dans celui de l’imputation collective. Des innocents deviennent comptables d’actes qu’ils désapprouvent autant que leurs voisins ; leur silence paraît suspect, leur indignation insuffisante, leur attachement au pays toujours révocable.

La citoyenneté perd alors sa stabilité. Pour les uns, elle constitue une appartenance acquise ; pour les autres, elle ressemble à un examen dont la date serait perpétuellement reconduite.

Il faut mesurer ce que cette assignation produit dans une société. Comment demander à des jeunes de se reconnaître pleinement dans la communauté nationale si le débat public leur rappelle, à intervalles réguliers, qu’ils y demeurent sous réserve ?

Les colères méritent des réponses

Les inquiétudes populaires appellent davantage que des leçons de morale. L’insécurité éprouvée, les difficultés de voisinage, l’attente d’un logement, l’épuisement devant des administrations débordées forment une expérience concrète. La disqualifier d’un mot, c’est abandonner ceux qui la vivent aux entrepreneurs de ressentiment.

Mais prendre une souffrance au sérieux oblige à en examiner les causes. Pourquoi les tensions se concentrent-elles dans certains territoires ? Comment les politiques de logement, les inégalités scolaires, les difficultés d’accès à l’emploi et l’affaiblissement des services publics se combinent-ils ? Quelle part revient aux décisions nationales, aux carences locales, aux discriminations, aux comportements individuels ?

Ce travail demande une rigueur que le vacarme dispense trop souvent d’accomplir.

Lorsqu’une école manque d’enseignants, la responsabilité publique mérite d’être interrogée. Lorsqu’un quartier cumule l’isolement, l’habitat dégradé et le chômage, l’aménagement du territoire entre dans la discussion. Lorsqu’un employeur exploite la précarité administrative d’un travailleur pour abaisser ses conditions d’emploi, l’examen doit aussi remonter jusqu’à celui qui en tire profit.

La facilité consiste à arrêter l’enquête au plus vulnérable. La justice exige de suivre toute la chaîne.

Une dignité qui dépasse l’utilité

Un autre piège attend ceux qui souhaitent défendre les immigrés : les réduire à leur contribution économique. Ils soignent, construisent, nettoient, entreprennent, paient des impôts ; ces réalités ont leur place dans la discussion. Pourtant, à force de dresser l’inventaire de leurs services, on risque d’accepter implicitement que leur dignité dépende du rendement de leur présence.

Une société ne peut réserver le respect à ceux dont elle a besoin.

Le travailleur utile aujourd’hui peut tomber malade demain. L’étudiant prometteur peut échouer. La personne âgée peut nécessiter davantage de soins qu’elle ne produit de richesse. Leur humanité demeure entière. C’est précisément dans cette permanence que les principes républicains prennent leur sens : ils protègent la personne lorsque son pouvoir de négociation s’affaiblit.

L’État conserve la responsabilité d’organiser les entrées, de faire respecter ses décisions et de définir les conditions du séjour. Cette responsabilité gagne en légitimité lorsqu’elle s’exerce avec discernement, dans des délais raisonnables, avec des règles compréhensibles et des garanties effectives. La fermeté se mesure à la cohérence de l’action. Le volume des déclarations en donne une bien pauvre approximation.

Sortir du ring

Le plus inquiétant, dans cette mécanique, tient à sa capacité de se perpétuer. Une promesse de durcissement en appelle une autre ; chaque surenchère relève le seuil de ce qui paraît politiquement acceptable. À force d’occuper ce terrain, des responsables finissent par adopter le vocabulaire de ceux qu’ils prétendent contenir. Ils espèrent reconquérir leur électorat et contribuent à consacrer leur lecture du pays.

Pendant ce temps, les problèmes continuent leur œuvre.

Une famille attend un logement. Un professeur tient sa classe à bout de forces. Un entrepreneur cherche des compétences. Un habitant réclame de vivre paisiblement dans son quartier. Chacun mérite une réponse qui porte sur sa situation, avec des objectifs, des moyens et des comptes à rendre.

La France possède assez de ressources intellectuelles et d’expérience politique pour conduire ce débat sans transformer des millions de vies en accessoires de campagne. Encore faut-il préférer la précision à l’amalgame, la continuité à l’annonce, le courage de décider au confort d’accuser.

L’étranger sert de cible à ceux qui veulent détourner la colère. Mais gouverner, c’est construire des logements, renforcer l’école, rendre la justice et restaurer la confiance. Cette exigence vaut aussi pour ceux qui aspirent à la présidence de la République : peut-on prétendre à la plus haute fonction de l’État sans répondre aux accusations selon lesquelles on aurait favorisé un grand groupe dans une opération susceptible d’avoir entravé l’action de la justice le 10 octobre 2024 ? Ces accusations appellent un examen rigoureux et des réponses précises. On ne peut prêcher l’ordre sans accepter soi-même l’examen de ses responsabilités.

Le pouvoir ne se défausse pas sur un punching-ball.

Et le punching-ball, lui, ne gouvernera jamais à leur place.

Hachemi B. J.

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