Dans les palais où le pouvoir finit parfois par se confondre avec celui qui l’exerce, annoncer son départ possède une résonance singulière. Abdel Fattah al-Sissi vient de fixer publiquement un terme à sa présidence : 2030. Devant l’Académie militaire égyptienne, le 17 octobre, il a réaffirmé que la Constitution ne serait pas modifiée pour prolonger son mandat.
Cette déclaration s’accompagne d’une proposition qui intrigue autant qu’elle révèle une certaine conception de l’État : créer une sorte de « Star Academy » des futurs dirigeants, où le diplôme ouvrirait les portes d’une formation aux responsabilités nationales.
Derrière la formule souriante se dessine une question sérieuse : comment préparer la continuité de l’État tout en laissant au peuple la liberté de choisir son avenir ?
Une académie pour apprendre à gouverner
Le projet vise des titulaires d’un doctorat obtenu dans une université égyptienne ou étrangère réputée, présentant des garanties d’honorabilité. Ils suivraient un cursus de trente mois à l’Académie militaire pour approfondir leur connaissance des institutions, des ressources nationales et des moyens de les préserver.
Une commission associant le président du Parlement, des intellectuels, des responsables politiques ainsi que les ministres de l’Enseignement supérieur et de la Justice serait chargée de préciser les critères et de préparer le cadre législatif. Les modalités de sélection et l’articulation entre ce parcours et les futures candidatures restent à établir.
L’intuition possède sa cohérence. Gouverner exige davantage que l’aisance devant une caméra. Un budget impose des arbitrages ; une administration réclame de la méthode ; une crise internationale éprouve le jugement. Former les responsables publics relève donc d’une ambition salutaire, à la mesure des difficultés qu’ils devront affronter.
Encore faut-il apprécier la compétence dans toute son étendue. Le doctorat atteste une aptitude à la recherche dans un domaine déterminé. La conduite d’un pays mobilise aussi l’expérience, l’écoute, le discernement et cette intelligence des hommes qui s’acquiert au contact des réalités.
Un diplôme ouvre des perspectives. Il laisse entière l’épreuve du pouvoir.
2030 : une promesse à l’épreuve de l’histoire
Dans plusieurs républiques arabes, les Constitutions ont subi les accommodements nécessaires à la longévité de leurs dirigeants. Reconnaître qu’un calendrier s’impose au président constitue, à ce titre, un signal politique appréciable.
Le rappel historique demeure indispensable. Sissi a lui-même bénéficié, en 2019, d’une révision constitutionnelle qui a porté les mandats présidentiels de quatre à six ans et lui a permis d’en briguer un troisième. Son engagement actuel porte donc sur le refus d’une nouvelle prolongation après 2030.
Il existe également un précédent arabe : en Mauritanie, Mohamed Ould Abdel Aziz avait rejeté les appels à modifier les dispositions limitant les mandats, puis quitté la présidence en 2019, au terme de ses deux mandats élus.
La portée de l’annonce égyptienne tient au poids du pays et à la perspective d’une succession préparée selon une échéance publique. Fixer cet horizon peut réduire l’incertitude et rappeler que la pérennité des institutions dépasse la durée d’un homme.
La promesse engage son auteur. Sa réalisation lui donnera sa véritable stature.
Former une relève, ouvrir le choix
Le rôle confié à l’Académie militaire appelle toutefois un examen attentif. Une institution de défense possède une culture de l’organisation, de la planification et de la continuité. Ces qualités peuvent nourrir l’apprentissage des responsabilités publiques. La vie politique exige également la confrontation des projets, l’expression des désaccords et la faculté de remettre en question les orientations établies.
Quelle place ce cursus occupera-t-il ? Une voie parmi d’autres, ouverte à des sensibilités diverses, ou un passage obligé vers les principales fonctions ? De la réponse dépendra la portée du dispositif : enrichir le vivier des compétences ou circonscrire, en amont, le choix des électeurs.
L’honorabilité exige elle aussi des critères transparents. Fondée sur des faits vérifiables et des garanties impartiales, elle protège la fonction publique. Livrée à une appréciation discrétionnaire, elle risque de récompenser la conformité plutôt que l’indépendance.
L’enjeu sera donc de conjuguer la préparation des candidats avec la liberté de la compétition. Une académie peut transmettre des connaissances, éprouver des aptitudes et développer le sens du service. La légitimité politique se construit aussi dans la rencontre avec les citoyens, leurs aspirations et leurs contradictions.
En 2030, l’Égypte pourra juger la fidélité d’un président à sa parole et la capacité de ses institutions à organiser le passage de relais. L’ambition prendra toute sa valeur si la formation élargit les possibilités offertes au pays et permet l’émergence de personnalités capables de tracer leur propre chemin.
La marque durable d’un homme d’État se reconnaît aussi à l’espace qu’il laisse à ceux qui viennent après lui.
GIGI
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