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Radioscopie d’une œuvre : l’IA est-elle vraiment là où on la cherche ?

Il suffit désormais de quelques secondes pour qu’un texte soit traduit devant un étrange tribunal : celui des détecteurs d’intelligence artificielle. On y dépose quelques pages ; un algorithme les ausculte ; puis tombe un pourcentage, précis jusqu’à donner à l’incertitude les apparences de la science. Humain ou machine ? Original ou généré ? La sentence précède souvent l’examen.

Le problème est que ces instruments peuvent se tromper, parfois spectaculairement. En 2023, Ars Technica soumit notamment un passage de la Genèse à ZeroGPT : le texte biblique fut signalé comme étant « 88,2 % » généré par intelligence artificielle. L’expérience ne démontrait évidemment pas que Moïse avait secrètement souscrit un abonnement à ChatGPT ; elle révélait quelque chose de plus prosaïque et de plus important : un détecteur reconnaît des régularités statistiques, non la main qui tenait la plume.

Voilà pourquoi le résultat obtenu par Pangram dans la polémique entourant C’était ça ou mourir, roman de Thélyson Orélien publié aux Éditions du Boréal, mérite d’être considéré comme un indice à interroger et non comme une expertise graphologique des temps numériques.

Nous avons donc choisi une méthode plus laborieuse, mais aussi plus loyale : fermer un instant le logiciel et ouvrir le livre.

Le suivre surtout. Accompagner Jonas Dorléon depuis Carrefour-Feuilles jusqu’au Canada, observer les ressorts de sa langue, ses métaphores, ses répétitions, ses fulgurances et ses automatismes ; puis confronter la chronologie du roman à celle du monde réel.

Cette radioscopie réserve une surprise : le problème le plus troublant du roman n’est peut-être pas celui que le détecteur avait cru voir.

Une écriture qui ne consent guère au repos

Il faut commencer par reconnaître à l’œuvre ce qui lui appartient.

Jonas Dorléon existe. Il possède une voix, une origine sociale, un humour, une mémoire. Fils d’une couturière et d’un pêcheur, professeur d’histoire-géographie, il est nourri d’école publique, de culture haïtienne, de créole, de littérature, de cette faculté presque caribéenne de faire voisiner le tragique et la dérision. Dès l’ouverture, tandis que Carrefour-Feuilles brûle, il rit parce que l’alternative serait de hurler ou de courir vers les balles.

Le personnage emporte son diplôme, une photographie de sa mère, un carnet de poèmes et un slip propre. Le détail est important. Ce slip reviendra, avec les chaussures, le rire, le carnet, la dignité cabossée, comme l’un de ces petits cailloux que l’écrivain abandonne sur le chemin afin que son personnage ne se perde pas tout à fait.

Ce n’est pas rien. Une œuvre entièrement désincarnée aurait rarement cette mémoire du dérisoire.

Mais quelque chose intrigue à mesure que les pages tournent : l’écriture ne semble presque jamais accepter de n’être que narrative.

La peur acquiert un poids. Le temps ressemble à un linge trempé. Les flammes deviennent des enfants en colère. La frontière possède un regard. La route avale les hommes. L’application téléphonique devient juge, Dieu et bourreau. L’eau elle-même finit par avoir la froideur d’un refus.

Une belle métaphore est un éclair. Lorsque le ciel entier ne cesse d’éclairer, on commence à regarder l’orage autrement.

Car le phénomène ne concerne pas seulement les images. Une même architecture revient : affirmation, négation, retournement, métaphore, sentence.

Dans le Darién, le « vrai silence » n’est d’abord ni celui des cimetières ni celui des églises ; il devient celui de la jungle. Puis viennent trois phrases : « Je l’ai vu. Je l’ai senti. Je l’ai traversé. » Aussitôt la dernière est corrigée : non, Jonas ne l’a pas traversé, il s’est fait « avaler ». Quelques lignes suffisent ainsi pour transformer une expérience physique en symbole existentiel.

Ailleurs surgit une autre matrice : « Pas un Jonas. Pas un Dorléon. Un José Gonzalez. » Ou encore : « Pas encore quelqu’un, mais plus tout à fait personne. »

Pris séparément, ces procédés appartiennent depuis toujours à la littérature. Leur répétition, en revanche, interroge. Le roman produit avec une remarquable constance des phrases qui semblent connaître à l’avance leur vocation de citation.

Est-ce la signature d’une intelligence artificielle ? Ce serait aller beaucoup trop vite.

Un écrivain peut aimer l’antithèse, le ternaire, l’aphorisme. Céline avait son rythme, Proust sa période, Camus son dépouillement. La répétition d’un procédé peut être une signature avant d’être un symptôme.

Le doute devient néanmoins légitime lorsque presque tous les personnages semblent quelquefois disposer du même atelier de métaphores. Un migrant explique que l’on ne fuit pas seulement son pays mais le silence qu’il laisse. Un passeur définit le train comme une « prière à moteur ». Jonas transforme continuellement le concret en universel. Les voix changent ; le génie de la formule, lui, demeure étrangement stable.

Voilà un indice. Pas une preuve.

Quand la chronologie entre dans la pièce

C’est en quittant la stylistique que l’enquête devient plus troublante.

Le roman place le basculement de Jonas à Carrefour-Feuilles un 17 août. Le contexte permet de rattacher très fortement cette date à 2023 : l’Organisation internationale pour les migrations documente précisément des violences armées à Carrefour-Feuilles et Savanes Pistaches à partir du 12 août 2023, avec près de 5 000 déplacés recensés au 15 août ; de nouvelles violences surviennent le 24 août.

Ici, le roman épouse remarquablement l’Histoire.

Jonas part ensuite. République dominicaine, Brésil, remontée vers le nord, Darién, Amérique centrale, Mexique. À Matamoros apparaît CBP One.

Là encore, le décor historique est juste.

La fonction de CBP One permettant aux migrants de solliciter des rendez-vous aux points d’entrée américains a été introduite en janvier 2023. Brownsville, face à Matamoros, faisait bien partie des huit ports concernés. En juin 2023, les autorités américaines portaient même le nombre de rendez-vous quotidiens à 1 450.

Les Haïtiens comptaient par ailleurs parmi les principales nationalités utilisant le dispositif.

Le roman connaît ces mécanismes avec une précision parfois étonnante : téléphone, géolocalisation, attente, rendez-vous, contrôle au port d’entrée. Jonas dit avoir attendu quarante-deux jours.

Tout fonctionne donc séparément.

C’est l’assemblage qui se dérègle.

Le fantôme de Roxham

Après son entrée aux États-Unis, Jonas envisage le Canada. Le roman évoque alors le chemin Roxham, ce passage entre l’État de New York et le Québec, comme un itinéraire dont « tout le monde chuchotait le nom », un passage « semi-officiel, semi-toléré, semi-légal » où des migrants se présentaient aux policiers canadiens afin de demander l’asile.

Jonas s’y rend. D’autres migrants attendent le taxi pour Roxham. Arrivé devant la frontière, il avance, est prévenu par un policier canadien qu’il sera arrêté s’il traverse, puis répond qu’il souhaite demander l’asile.

La scène possède une vérité historique. Seulement, elle décrit remarquablement bien l’ancien Roxham.

Or cet ancien régime avait pris fin plusieurs mois avant le départ de Jonas.

Le 25 mars 2023 à 0 h 01, l’extension de l’Entente sur les tiers pays sûrs entre le Canada et les États-Unis est entrée en vigueur sur l’ensemble de la frontière terrestre. Le gouvernement canadien indique expressément que cette modification visait notamment les franchissements irréguliers tels que Roxham Road. Depuis cette date, une personne venant des États-Unis et traversant ainsi la frontière pour demander l’asile devait, en principe, être renvoyée vers les États-Unis, sauf si elle relevait d’une des exceptions prévues par l’Entente.

La nuance est importante : Roxham n’est donc pas devenu métaphysiquement infranchissable le 25 mars 2023. Des exceptions juridiques existaient et existent. Une personne répondant à leurs conditions pouvait connaître un traitement différent.

Mais le roman ne nous fournit, dans les passages concernés, aucune exception permettant d’expliquer le cas de Jonas. Surtout, il décrit encore Roxham comme un itinéraire collectif connu, emprunté par des migrants arrivant en taxi et fonctionnant selon la mécanique qui avait précisément fait sa célébrité avant mars 2023.

Voilà le nœud.

Si Jonas quitte Carrefour-Feuilles le 17 août 2023, il ne peut évidemment pas arriver à Roxham avant le 25 mars de la même année. Entre-temps, il lui faut encore parcourir plusieurs pays, traverser le Darién et le Mexique, puis attendre quarante-deux jours à Matamoros avant son rendez-vous CBP One.

La contradiction n’est plus de quelques jours. Le récit semble faire cohabiter deux temporalités migratoires différentes.

Plusieurs époques cousues dans un même voyage ?

Une hypothèse apparaît alors.

Le livre pourrait avoir condensé dans l’odyssée d’un seul homme des expériences appartenant à plusieurs générations récentes de la migration haïtienne : l’installation ou le passage par le Brésil ; la remontée par le Darién ; la frontière mexicaine ; CBP One, caractéristique des années 2023-2025 ; enfin Roxham, dont l’image emblématique appartient surtout à la période précédant le 25 mars 2023.

Une telle condensation n’est d’ailleurs pas nécessairement illégitime dans un roman. La fiction n’est pas un procès-verbal de gendarmerie. Elle contracte le temps, rassemble des expériences, invente des personnages composites.

Encore faut-il savoir ce que l’œuvre prétend être.

Si elle revendique une stricte vraisemblance documentaire, l’anachronisme devient gênant. Si elle assume de condenser plusieurs expériences migratoires dans Jonas, il relève davantage de la construction romanesque.

Un autre détail complique encore la datation. Aux États-Unis, des compatriotes avertissent Jonas : « Avec Trump qui revient… » La formulation semble appartenir à un horizon politique sensiblement postérieur à août 2023 — vraisemblablement celui de la campagne de 2024 ou du retour de Donald Trump —, ce qui éloigne encore davantage le récit du Roxham antérieur à mars 2023.

Nous ne prétendrons pas transformer cette phrase en horloge atomique. Mais ajoutée aux autres indices, elle élargit la fissure temporelle.

Et l’intelligence artificielle dans tout cela ?

C’est ici qu’il faut résister à une tentation.

Découvrir une incohérence ne prouve nullement l’intervention d’une IA.

Les romanciers commettaient des anachronismes bien avant l’invention du transistor. Ils fusionnaient des témoignages, déplaçaient des villes, raccourcissaient des guerres, oubliaient l’âge de leurs personnages. Balzac lui-même faisait parfois changer ses personnages de biographie.

Inversement, un texte parfaitement documenté peut avoir été largement produit par intelligence artificielle.

Il faut donc séparer deux dossiers que la polémique tend à confondre.

Le premier est stylistique. C’était ça ou mourir présente effectivement certaines caractéristiques compatibles avec une écriture générative ou une réécriture assistée : densité métaphorique exceptionnelle, goût prononcé pour les antithèses, ternaires, personnifications, sentences finales, transformation répétitive de l’objet concret en symbole.

Le second est documentaire. Certaines étapes sont étonnamment précises et conformes à l’histoire récente ; leur raccord chronologique, lui, pose question.

Aucun de ces deux dossiers, même réunis, ne nous autorise à écrire : « l’IA a écrit ce livre ».

Pour l’affirmer, il faudrait autre chose : brouillons, versions successives, métadonnées, historique de rédaction ou éléments techniques permettant d’établir le processus de création.

Un pourcentage Pangram n’est pas cela.

Le procès algorithmique, ce nouveau procès d’opinion

Nous touchons ici à une question qui dépasse largement ce roman.

Hier, on reconnaissait un auteur à sa plume. Aujourd’hui, voici que nous demandons à un algorithme de certifier son humanité.

La situation possède quelque chose de vertigineux.

Un passage de la Genèse peut être déclaré à 88,2 % artificiel par ZeroGPT ; la Constitution américaine a elle aussi trompé certains détecteurs. Ars Technica avait justement utilisé ces expériences pour montrer combien la faible « perplexité » statistique d’un texte humain peut conduire un détecteur à l’interpréter comme une production algorithmique.

Dès lors, accuser publiquement un écrivain sur la seule foi d’un score serait intellectuellement paresseux et humainement injuste.

Mais l’excès inverse le serait tout autant : parce que les détecteurs peuvent se tromper, faudrait-il s’interdire d’interroger les transformations contemporaines de l’écriture ?

Certainement pas.

L’intelligence artificielle est entrée dans les ateliers. Elle corrige, traduit, suggère, reformule, développe ; parfois elle écrit. Entre l’auteur solitaire et le texte intégralement généré s’étend désormais un continent de pratiques hybrides dont notre vocabulaire critique ne sait pas encore très bien dessiner les frontières.

La vraie question n’est peut-être déjà plus : « Ce texte est-il humain ou artificiel ? »

Elle devient : « Où finit l’outil et où commence l’auteur ? »

Le respect du livre, malgré les questions

Après cette radioscopie, C’était ça ou mourir conserve pourtant quelque chose qu’aucun pourcentage ne peut lui retirer : sa capacité à rendre visible une expérience humaine que les statistiques migratoires réduisent trop souvent à des colonnes.

Jonas a de la chair. Il a faim, transpire, ment, plaisante, perd ses chaussures, protège son slip, change de nom pour survivre. Il emporte Haïti avec lui jusque dans les détails les plus dérisoires. Le rire qui traverse le livre empêche le migrant de devenir cette abstraction plaintive à laquelle les bons sentiments réduisent quelquefois ceux qu’ils prétendent défendre.

On peut donc aimer cette œuvre et l’interroger.

On peut reconnaître ses réussites et relever ses coutures.

On peut trouver certains passages trop parfaitement métaphoriques, certaines sentences trop nombreuses, certaines temporalités difficilement conciliables, et néanmoins considérer que le roman porte une voix, une douleur et une ambition qui méritent mieux qu’un procès sommaire.

Car la littérature n’a jamais exigé l’absence de défauts pour exister. Elle demande seulement que nous la lisions.

C’est peut-être finalement la leçon la plus inattendue de cette polémique. À force de vouloir savoir si une machine a participé à l’écriture d’un livre, nous risquons d’adopter nous-mêmes le comportement d’une machine : entrer un texte, attendre un chiffre, classer.

Nous avons préféré le chemin inverse.

Lire. Vérifier. Douter. Puis relire.

Et laisser subsister ce que toute œuvre digne de ce nom devrait encore pouvoir opposer aux certitudes trop rapides : un point d’interrogation.

GIGI

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