Il est des révolutions qui ne s’annoncent ni par le fracas des défilés militaires ni par l’emphase des grands discours, mais par le bruit discret d’un robinet qui recommence à couler, par la clarté d’une ampoule qui s’allume enfin dans un village oublié, par une route qui cesse d’être une promesse électorale pour devenir un trait d’union entre deux existences. C’est souvent là, dans cette simplicité presque silencieuse, que commence le véritable développement.
Depuis son arrivée à la tête du Gabon, le président Brice Clotaire Oligui Nguema semble avoir fait un choix politique à la fois simple et redoutablement exigeant : replacer l’État au service des besoins élémentaires des citoyens. L’accès à l’eau potable, l’extension des réseaux électriques, la lutte contre certaines formes de spéculation, la volonté de tendre vers une plus grande souveraineté alimentaire, ainsi que la réorganisation de secteurs économiques essentiels, dessinent une méthode qui privilégie le terrain aux proclamations.
L’histoire dira si ce pari sera pleinement gagné. Mais le cap, déjà, mérite d’être observé.
Gouverner, c’est combattre les pénuries avant les statistiques
Une économie ne se mesure pas seulement à son taux de croissance. Elle se mesure aussi au nombre de foyers qui disposent d’eau courante, d’électricité fiable, d’un accès aux soins, d’une école fonctionnelle et d’une alimentation accessible.
En rappelant publiquement que les centrales d’achat destinées aux populations modestes ne doivent pas devenir des instruments de spéculation, le président gabonais a mis en lumière une réalité que connaissent de nombreux pays africains : l’idée peut être généreuse, mais son détournement peut devenir cruel.
Lorsque quelques individus achètent des quantités importantes de produits subventionnés pour les revendre avec une forte marge dans leur quartier, ce n’est plus du commerce ; c’est la confiscation d’une politique sociale.
La remarque adressée à son ministre traduit une évidence économique trop souvent négligée : toute politique publique crée des comportements d’adaptation. Les spéculateurs cherchent toujours la faille lorsque les contrôles sont insuffisants. Le défi consiste donc moins à distribuer qu’à organiser intelligemment la distribution.
L’eau, première richesse d’une nation
Le chantier de l’eau est probablement le plus structurant. À cet égard, le Gabon pourrait utilement regarder vers une expérience africaine plusieurs fois millénaire : celle de la Tunisie.
Bien avant les technologies modernes, les bâtisseurs de l’Antiquité avaient imaginé un remarquable système hydraulique reliant les sources de Zaghouan à Carthage. Cet aqueduc, long de plus de cent kilomètres, alimentait l’une des grandes métropoles du monde antique grâce à une maîtrise exceptionnelle des pentes, des canalisations, des bassins de répartition et des ouvrages de régulation.
Cette prouesse n’appartient pas seulement au patrimoine archéologique. Elle rappelle une vérité toujours actuelle : distribuer l’eau est un acte de civilisation.
Pour le Gabon, dont les ressources hydriques sont considérables, l’enjeu n’est pas seulement la disponibilité de cette richesse, mais son acheminement jusque dans chaque foyer. La vraie abondance n’est jamais celle qui dort dans les rivières ; c’est celle qui arrive jusqu’au robinet.
L’autosuffisance alimentaire commence dans les bureaux
Le président Oligui Nguema affiche également l’ambition de réduire la dépendance alimentaire du pays. L’objectif est considérable. Il suppose davantage qu’une politique agricole ; il exige une profonde réforme administrative.
Aucun agriculteur ne peut investir sereinement lorsqu’il lui faut multiplier les démarches, attendre plusieurs mois une autorisation ou produire des documents que l’administration détient déjà.
Le véritable chantier est donc aussi numérique. Le Gabon gagnerait à accélérer la dématérialisation des procédures, à réhabiliter le guichet unique, à simplifier les formalités et à consacrer un principe de bon sens : une administration ne doit jamais réclamer au citoyen une information qu’elle possède déjà.
Dans le monde moderne, la bureaucratie coûte parfois davantage que les impôts. Chaque formulaire inutile est une récolte retardée.
Créer de l’activité plutôt que distribuer des aides
La réorganisation du secteur des taxis participe de cette même logique. Au-delà de la réglementation, elle vise à créer de l’activité économique et à permettre à de nombreux Gabonais de retrouver un emploi.
Le développement ne consiste pas seulement à redistribuer la richesse ; il consiste d’abord à la créer, puis à permettre au plus grand nombre d’en partager les fruits.
C’est là que se joue la différence entre une politique sociale durable et une succession d’aides ponctuelles. Le travail demeure la plus solide des politiques publiques.
Défier Archimède
Le président gabonais aime plaisanter en disant qu’il faudra presque défier Archimède. L’image est heureuse, car gouverner un pays, c’est précisément tenter ce qui paraît parfois impossible : faire monter un État malgré le poids des habitudes, l’inertie administrative, les intérêts particuliers et les lenteurs bureaucratiques.
Archimède enseignait que tout corps est soumis à des forces contraires. Il en va de même des nations. Chaque réforme rencontre sa résistance. Chaque avancée provoque ses conservatismes. Chaque modernisation dérange des situations acquises.
Le véritable défi n’est donc pas de vaincre les lois de la physique. Il est de vaincre celles de l’immobilisme.
Le temps, seul arbitre des ambitions
Les premiers signaux envoyés par Brice Clotaire Oligui Nguema traduisent une volonté de privilégier les réalisations concrètes aux slogans. Son geste consistant à permettre à l’ancien président Ali Bongo Ondimba de disposer d’un passeport a également été perçu comme un signe d’apaisement institutionnel : la continuité de l’État peut ainsi s’accompagner d’une volonté de tourner les pages sans nourrir inutilement les règlements de comptes.
Le Gabon possède des ressources naturelles considérables. Son véritable défi réside désormais dans leur transformation en richesse collective.
L’eau, l’électricité, l’alimentation, la simplification administrative, la numérisation des services publics et la lutte contre les rentes spéculatives constituent les piliers de cette ambition.
Le chemin demeure long. La pente restera rude. Mais lorsqu’un État choisit de mesurer son action non au nombre des discours prononcés, mais au nombre des robinets alimentés, des lampes allumées et des emplois créés, il cesse de promettre le développement : il commence à le construire.
JB
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