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Mélenchon : le redressement des comptes à l’épreuve de la relance

La rigueur possède plusieurs visages. Elle peut prendre celui d’un gouvernement qui réduit ses dépenses ; elle peut aussi inspirer une politique qui augmente certaines recettes pour financer des besoins collectifs et soutenir l’activité. Entre ces deux démarches se joue davantage qu’une querelle comptable : une conception de la richesse, de sa circulation et des conditions de sa création.

Le contre-budget présenté par Jean-Luc Mélenchon s’inscrit dans cette seconde tradition. Son ambition consiste à conjuguer redistribution, investissement et amélioration des finances publiques. Dans son éditorial du 17 octobre, Le Monde insiste sur les incertitudes du financement, les importations et les réactions des investisseurs. Mélenchon lui répond que le journal « regrette l’ancien monde libéral » et érige en horizon indépassable une politique dont il conteste les résultats.

La controverse mérite mieux qu’un échange de procès en dogmatisme. Le projet relève d’une logique keynésienne identifiable, avec des dépenses nouvelles annoncées comme intégralement financées. Cette caractéristique commande une lecture précise : il s’agit d’un ensemble de mesures présentant un solde positif, au sein de comptes publics qui resteraient déficitaires. L’équilibre des mesures proposées constitue un point de départ sérieux. Leur effet sur la croissance et leur rendement effectif détermineraient ensuite la solidité de la trajectoire.

Une relance financée, avec un objectif de redressement

Les chiffres structurent la proposition : 106,4 milliards d’euros de recettes supplémentaires pour 81,7 milliards de dépenses nouvelles, soit 24,7 milliards d’amélioration du solde public. À ce volet s’ajoutent 100 milliards d’investissements annuels supplémentaires mobilisés par un pôle public bancaire. Le document présente des orientations pour 2027, distinctes du programme complet.

L’expression de « budget keynésien équilibré » décrit donc une intention économique, à condition d’en préciser le périmètre : les ressources nouvelles couvriraient les engagements nouveaux et contribueraient à réduire le déficit existant. La dette continuerait d’augmenter tant que les comptes demeureraient déficitaires, mais moins rapidement, toutes choses égales par ailleurs.

Cette distinction éclaire le débat. Le financement annoncé repose d’abord sur des prélèvements supplémentaires ; la croissance espérée pourrait ensuite améliorer les recettes. Présenter l’ensemble comme une dépense qui devrait entièrement s’autofinancer grâce à ses retombées économiques effacerait une partie essentielle du dispositif.

Reste une question plus subtile : comment stimuler l’activité tout en prélevant davantage que l’on ne dépense ? La réponse tient à la composition de l’effort. L’effet économique d’un prélèvement dépend de ceux qui le supportent, comme celui d’une dépense dépend de ses destinataires et de son usage.

Un ménage qui consacre presque tout son revenu aux dépenses courantes réinjecte rapidement une ressource supplémentaire dans l’économie. Une fraction prélevée sur une épargne abondante peut avoir un effet immédiat plus faible sur la consommation. Une redistribution ainsi conçue peut soutenir la demande malgré une amélioration du solde budgétaire. C’est une hypothèse keynésienne cohérente, dont l’ampleur doit être évaluée.

Faire circuler les revenus, préparer la production

Les priorités affichées concernent les revenus populaires, les services publics, la protection sociale et la transition écologique. Le financement solliciterait notamment les patrimoines élevés, les successions, les revenus du capital et certaines niches fiscales et sociales.

Cette architecture relie deux horizons. Le premier est immédiat : permettre aux ménages de satisfaire des besoins différés et donner des débouchés aux entreprises. Le second engage les capacités futures : former, soigner, rénover, produire et réduire certaines dépendances.

Une dépense publique exerce d’ailleurs plusieurs effets à la fois. La rénovation d’une école représente une commande pour des entreprises, une amélioration des conditions d’apprentissage et, selon les travaux réalisés, une réduction des consommations d’énergie. Son appréciation exige de rapprocher le coût initial des services rendus pendant sa durée d’utilisation.

L’objection des importations conserve sa pertinence. Une demande accrue peut bénéficier à des producteurs étrangers lorsque l’offre nationale répond mal aux achats supplémentaires. Elle invite à étudier les secteurs concernés, les équipements disponibles et les délais nécessaires pour accroître la production.

C’est ici que l’investissement devient décisif. Soutenir simultanément les débouchés et les capacités productives peut renforcer l’efficacité d’une relance. L’articulation demande toutefois du temps : les revenus peuvent progresser rapidement, tandis qu’une usine, un réseau ou une formation nécessitent une préparation plus longue.

Le véritable enjeu réside dans cette concordance. Une politique ambitieuse gagne en crédibilité lorsqu’elle indique ce qui peut commencer immédiatement, ce qui exige plusieurs années et les moyens humains nécessaires à chaque étape.

La fiscalité appelle une évaluation symétrique

Le Monde soulève une interrogation légitime sur le produit des impôts envisagés. Le journal redoute que les comportements d’adaptation réduisent les recettes et contraignent ensuite à modifier les dépenses ou à emprunter davantage.

Ces réactions doivent être étudiées avec précision. Leur existence ne permet pas, à elle seule, de conclure qu’une hausse de prélèvements échouera. Il faut apprécier les assiettes, les seuils, les dispositifs de contrôle et les possibilités réelles de déplacement des revenus ou du patrimoine.

Le débat doit également intégrer les réponses proposées à l’expatriation fiscale. LFI défend un impôt universel ciblé, rattachant l’obligation fiscale à la nationalité. Dans la logique différentielle exposée par Mélenchon, l’impôt acquitté dans le pays de résidence serait pris en compte, la France percevant l’éventuel complément. L’objectif consiste à réduire l’avantage fiscal d’un simple changement de résidence. Les conventions internationales et les modalités de recouvrement restent à organiser.

La même exigence d’évaluation devrait s’appliquer aux allégements fiscaux. Toute baisse d’impôt comporte, elle aussi, une hypothèse sur les comportements : investir davantage, embaucher, produire ou attirer des activités. Son efficacité mérite une mesure aussi attentive que celle demandée à une politique redistributive.

L’objectivité suppose cette symétrie. Les coûts d’une réforme doivent être examinés avec ses bénéfices attendus ; les risques du changement avec ceux de la poursuite des politiques existantes.

Sortir de l’alternative entre confiance et relance

Dans sa réponse, Mélenchon invoque les travaux du FMI pour contester les coupes budgétaires. Leur enseignement mérite d’être restitué exactement. L’étude publiée en avril 2023 constate que les consolidations budgétaires ont, en moyenne, un effet négligeable sur les ratios de dette, notamment parce qu’elles ralentissent l’activité. Elle souligne également que des ajustements bien conçus et engagés dans des circonstances favorables peuvent durablement réduire l’endettement relatif. Le FMI établit ainsi l’importance du calendrier et de la composition des mesures ; il n’affirme pas que toute économie serait inutile.

Ce constat ouvre un espace au raisonnement keynésien : la capacité d’un pays à payer dépend aussi de sa capacité à produire. Réduire une dépense peut améliorer directement le solde et affaiblir indirectement les recettes. Investir peut peser sur les comptes présents et consolider les ressources futures. Chaque décision appelle donc une analyse de ses effets dans le temps.

La confiance se construit dans cet enchaînement. Elle concerne les prêteurs, mais aussi les entreprises qui anticipent leurs commandes et les ménages qui décident de consommer. Elle demande des institutions stables, une fiscalité lisible et une programmation crédible.

Le financement bancaire prévu pour l’investissement ajoute une exigence : sélectionner les projets, mesurer leurs risques et distinguer ceux qui génèrent des revenus de ceux qui nécessitent un soutien budgétaire durable. L’épargne mobilisée conserve un coût et des engagements envers ses détenteurs.

Le contre-budget de Mélenchon mérite ainsi d’être discuté pour ce qu’il propose : une relance redistributive financée, associée à un effort annoncé de réduction du déficit. Sa cohérence théorique autorise le débat ; sa réalisation demanderait une expertise indépendante des recettes, des investissements et de leurs interactions.

L’économie demeure traversée d’incertitudes. Elles accompagnent une politique de relance comme une politique de restriction. Le choix démocratique gagne à les rendre comparables, en publiant les hypothèses, les résultats attendus et les ajustements prévus lorsque les circonstances se dérobent.

Le sérieux budgétaire se mesure à la capacité d’une politique à financer ses engagements tout en préparant les richesses dont le pays vivra demain.

GIGI

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