Raphaël Glucksmann s’offre les clés d’une maison que François Mitterrand avait rebâtie pour conquérir le pouvoir. Les héritiers ont gardé l’enseigne ; ils ont cédé la boutique. Avec 66,13 % des suffrages dès le premier tour de la primaire socialiste, le fondateur de Place publique obtient l’investiture présidentielle et prend un ascendant décisif sur le Parti socialiste. Le résultat, annoncé le 11 octobre, lui donne une légitimité incontestable dans le périmètre de ce scrutin. La France, elle, reste à convaincre.
Dans ma précédente chronique, je parlais d’un « liquidateur du PS ». Le mot désignait un risque politique : voir un parti chargé d’histoire mettre ses forces au service d’une stratégie qui compromet sa vocation de rassemblement. Cette victoire donne désormais à ce risque un visage, un mandat et les moyens d’agir.
L’OPA est politique. Elle se mesure à la capacité du vainqueur d’orienter une organisation dont il reçoit le soutien sans en porter toute la mémoire. Le PS apporte son implantation, ses élus, ses habitudes de campagne. Glucksmann apporte la ligne. À terme, la question sera de savoir ce que les socialistes pourront encore décider.
Mitterrand connaissait les aspérités de la gauche. Il avait compris qu’une ambition présidentielle devait leur donner une perspective commune. Le programme commun, signé en 1972, engageait un rapport de forces autant qu’une alliance ; chaque partenaire entendait peser, chacun consentait pourtant à construire une possibilité de victoire. Le chef socialiste poursuivait son dessein avec une patience madrée : renforcer son parti, déplacer les équilibres, rendre l’alternance accessible.
Cette intelligence des alliances semble aujourd’hui céder devant une politique de frontières intérieures. Le débat se concentre sur les partenaires acceptables, les fréquentations interdites, les brevets de respectabilité. Pendant ce temps, les électeurs attendent de savoir qui pourra gouverner et pour quoi faire.
Le refus de toute alliance avec La France insoumise constitue le point névralgique de cette stratégie. Lors des négociations sur la primaire, Place publique avait demandé que la charte exclue les accords avec LFI aux législatives. La direction socialiste avait refusé cette clause. Cette résistance mérite d’être rappelée : le PS n’a pas encore signé son renoncement au rassemblement. Mais son candidat porte une orientation susceptible de rendre ce rassemblement toujours plus difficile.
C’est là que commence le péril.
Une présidentielle exige d’atteindre le second tour. Chaque candidature supplémentaire peut disperser les suffrages nécessaires à cette qualification. L’électeur qui refuse la politique menée par le pouvoir sortant ne se laisse pas transférer d’un candidat à l’autre comme une ligne comptable. Ses fidélités, ses colères, son expérience sociale commandent son choix. Décréter qu’une partie de la gauche devient infréquentable expose donc à perdre bien davantage que quelques soutiens d’appareil.
Glucksmann peut espérer attirer des électeurs du centre. Il lui faudra démontrer que ces gains compenseront les voix perdues ailleurs, puis que cet ensemble permettra de gagner. Toute la fragilité de son pari tient dans cette double exigence. La victoire à la primaire n’apporte aucune réponse : elle désigne celui qui devra affronter l’épreuve.
L’union se construit autour d’engagements précis. Elle oblige à négocier sur les salaires, les services publics, la fiscalité, l’écologie, les institutions. Elle donne aux désaccords une issue politique et aux électeurs une raison de se déplacer. Un parti qui aspire à gouverner doit savoir conduire ce travail, y compris avec des partenaires querelleurs. Les difficultés d’une alliance appellent de l’autorité, de la méthode, des garanties. Leur énumération ne suffit pas à justifier l’abandon.
Le qualificatif de « suicidaire » prend ici son sens : une stratégie peut offrir la maîtrise d’un camp tout en amenuisant ses chances de conquérir le pays. On gagne alors le droit de conduire une force dont on a rétréci l’horizon.
La responsabilité incombe aussi aux dirigeants socialistes. Ils doivent expliquer ce qu’ils attendent de cette investiture, quelles exigences ils entendent défendre et comment ils préserveront la possibilité d’une majorité. Leur silence laisserait la victoire de Glucksmann tenir lieu de doctrine. Un parti de gouvernement se doit pourtant de porter une pensée qui survive à son candidat.
Les militants méritent mieux qu’une place au fond de la salle, sous les portraits des anciens. Leur engagement conserve son prix lorsque leur organisation peut encore choisir son avenir.
Place publique a remporté la bataille de l’investiture. L’OPA pourrait devenir complète si le PS abandonnait au vainqueur jusqu’à la définition de ses alliances. La maison de Mitterrand possède encore des fondations ; ses héritiers doivent décider ce qu’ils veulent y bâtir.
Glucksmann a gagné les clés. Il lui reste à prouver qu’elles ouvrent un chemin vers le pouvoir. À force de verrouiller les portes à gauche, il pourrait surtout offrir à ses adversaires une entrée triomphale.
Adriano B.
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